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La Chronique Du Bantu

CABRAL LIBII : les conséquences et l’inconséquent ?

Armoiries du Cameroun
Armoiries du Cameroun. Wikimedia Commons, domaine public

Il est des défaites qui se lisent dans le classement, et d’autres qui se lisent dans les chiffres. Celle de Cabral Libii appartient à la seconde catégorie. En octobre 2018, à 38 ans, le jeune juriste-journaliste surgissait à la troisième place de la présidentielle avec 6,28 % des suffrages, devant des formations historiques comme le SDF. En octobre 2025, il est de nouveau troisième, mais avec 3,41 %, soit environ 157 000 voix. Même marche du podium, deux fois moins de poids. Entre-temps, un ancien ministre du régime, Issa Tchiroma Bakary, a raflé autour de 35 % des voix sous la bannière de l’opposition. Le Bantu pose donc la question sans détour : que s’est-il passé ? Et surtout, qui en porte la responsabilité ?

Le paradoxe du troisième homme

Commençons par ce que les partisans du PCRN font valoir, et qui n’est pas faux : Cabral Libii a mené campagne dans un environnement hostile. Son parti a été contesté par l’un de ses fondateurs, Robert Kona, qui a notifié son « exclusion » au ministre de l’Administration territoriale en 2024 et affirmait bénéficier de soutiens au sein du RDPC. Un congrès prévu à Kribi a été interdit. Une levée de fonds au siège du parti s’est déroulée sous le regard des forces de l’ordre. Personne ne peut sérieusement soutenir que l’homme a couru à armes égales.

Mais l’adversité n’explique pas tout. Car pendant que Libii perdait la moitié de son électorat, un autre candidat, lui aussi sans appareil comparable à celui du pouvoir, multipliait le sien. Le problème n’est donc pas seulement le terrain. Il est aussi dans les choix. Et ces choix, on peut en identifier au moins quatre.

Premier choix : l’homme seul contre la dynamique collective

Dès janvier 2024, lorsqu’une Alliance politique pour le changement avance le nom de Maurice Kamto comme candidat de l’opposition, Cabral Libii s’y oppose et propose sa propre méthode : une coalition de transition, un document programmatique mutualisé, puis seulement la désignation d’un candidat. Sur le papier, la démarche est rigoureuse. Dans les faits, elle ne verra jamais le jour.

En mars 2025, le député de la Nyong-et-Kéllé hésite encore entre deux formules, dont une coalition baptisée « Cabral président ». Le nom dit tout. À l’époque déjà, le politologue Aristide Mono voyait dans cette floraison de coalitions le signe d’une opposition fragmentée par les ambitions personnelles. En octobre, dans une interview à Africanews, Libii assumait de préférer les coalitions de surveillance du vote aux coalitions d’individus, estimant que les électeurs savent reconnaître les candidats sérieux.

Or c’est précisément là que l’électeur l’a démenti. En septembre 2025, quand une partie de l’opposition désigne Issa Tchiroma comme « candidat consensuel », le vote de rupture trouve son véhicule. Et ce véhicule n’est pas orange. Dans une élection vécue par beaucoup comme un référendum pour ou contre le pouvoir en place, l’électeur n’a pas voté pour le meilleur programme. Il a voté pour celui qui paraissait capable de gagner. Libii avait raisonné en architecte ; le pays a voté en stratège.

Deuxième choix : l’exclusion de Kamto, une porte qu’il n’a pas ouverte

Le 5 août 2025, le Conseil constitutionnel écarte définitivement Maurice Kamto de la course. Un électorat entier, celui du MRC, deuxième en 2018, se retrouve orphelin. Pour tout candidat d’opposition, c’était l’occasion d’un transfert historique. Issa Tchiroma a su parler à cet électorat, allant jusqu’à dire publiquement qu’il avait plaidé pour la réhabilitation de Kamto et qualifiant son exclusion d’inadmissible.

Cabral Libii, lui, traînait un passif : il avait été l’un de ceux qui avaient contesté la légitimité de Kamto comme candidat unique. Comment demander aux militants du MRC de se reporter sur celui qui leur avait refusé leur champion ? Dans le même temps, une partie des réseaux sociaux se mobilisait autour d’un slogan ravageur, « Tout sauf Cabral ». On peut y voir une cabale, comme l’ont dénoncé ses soutiens. On peut aussi y voir la facture d’années de relations tendues avec le reste de l’opposition. Probablement les deux.

Troisième choix : la modération qui se lit comme de la connivence

Le soir du scrutin, sur le plateau de la CRTV, Cabral Libii reconnaît calmement les tendances qui le placent troisième et dit accepter la décision du peuple. Le 27 octobre, après la proclamation des résultats par le Conseil constitutionnel, il « prend acte » et félicite le candidat proclamé élu. Il retire ses recours. Il ne publie pas les chiffres de ses propres procès-verbaux, alors qu’il avait laissé entendre qu’il disposait d’un décompte solide.

Pris isolément, chacun de ces gestes peut se défendre. Le légalisme est une valeur. Reconnaître une institution, même contestée, relève d’une certaine idée de l’État. Libii lui-même a présenté ses félicitations comme une courtoisie protocolaire envers un président validé par les juridictions compétentes. Mais la politique ne se joue pas dans le vide. Ces gestes interviennent au moment où une partie de la rue conteste les résultats et où des manifestations sont réprimées. Dans ce contexte, la retenue devient illisible. Pour une jeunesse qui constitue plus de 70 % de la population et qui attend de ses opposants qu’ils incarnent une rupture, la sérénité ressemble à de la résignation, et la courtoisie à un arrangement.

C’est là le cœur du malentendu. Cabral Libii croit faire de la politique de long terme, celle qui construit un parti, des élus, une crédibilité institutionnelle. Ses électeurs de 2018, eux, attendaient un tribun. Le jeune homme qui promettait de faire inscrire des millions de jeunes sur les listes électorales s’est mué en notable parlementaire. Le costume est respectable. Il n’est pas celui qu’on lui avait taillé.

Quatrième choix : un programme brillant, une campagne inaudible

Il faut le reconnaître : peu de candidats ont proposé un projet aussi structuré. Le « fédéralisme communautaire », théorisé dans un ouvrage publié en 2021, prévoyait de supprimer les dix régions actuelles et d’aboutir à une vingtaine de régions communautaires. Il promettait une dotation de 2 milliards de FCFA par commune, une banque dédiée à l’investissement et à l’innovation pour les jeunes, la reconnaissance de la double nationalité pour mobiliser la diaspora.

Mais un programme de juriste ne fait pas une campagne de conquête. Le fédéralisme communautaire exige des explications, des nuances, du temps. Face à un adversaire qui résumait tout en une seule idée, le changement maintenant, la finesse est devenue un handicap. En 2018, Libii était la nouveauté. En 2025, la nouveauté avait changé de camp, et elle parlait plus simplement.

L’après : le repositionnement ou la dérive ?

Le 2 février 2026, nouveau geste remarqué : Cabral Libii salue Issa Tchiroma comme le meilleur second de l’histoire présidentielle camerounaise, en le comparant à Ni John Fru Ndi en 1992. Hommage sincère ou manœuvre de repositionnement ? Les deux lectures coexistent. En adoubant l’homme qui a capté l’électorat de rupture, Libii reconnaît implicitement où se trouve désormais le centre de gravité de l’opposition. Il prend aussi le risque de brouiller davantage sa propre ligne.

Il y a quelques semaines encore, le président du parti Héritage, Christian Ntimbane Bomo, accusait Kamto et Libii d’avoir, par leurs postures qu’il qualifie d’égocentriques, privé le pays d’une alternance en 2025. Le procès est sévère, et sans doute injuste dans sa brutalité : on ne peut imputer à deux hommes la responsabilité d’un système entier. Mais il dit quelque chose de l’image qui s’installe.

Le verdict du Bantu

Alors, Cabral Libii est-il l’inconséquent du titre ? Pas au sens où il manquerait de cohérence : sa ligne, légaliste, institutionnelle, patiente, est remarquablement constante depuis sept ans. Son inconséquence est ailleurs. Elle est dans le refus de tirer les conséquences d’un moment politique qui ne demandait pas de la constance, mais du rassemblement. Il a eu raison trop tôt sur la méthode, et tort au bon moment sur la stratégie.

Les conséquences, elles, sont là : un score divisé par deux, un électorat jeune qui a trouvé ailleurs son porte-voix, une opposition qui s’est réorganisée sans lui. Rien n’est définitif. À 46 ans, dans un pays dont le chef de l’État en a plus du double, Cabral Libii a encore le temps pour lui. Les législatives et municipales à venir diront si le PCRN est un parti ou seulement le véhicule d’un homme. Mais une chose est sûre : le prochain rendez-vous ne se gagnera pas en ayant raison seul. Au Cameroun comme ailleurs, la politique ne récompense pas les meilleurs élèves. Elle récompense ceux qui savent faire bloc.

Le Bantu


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