Chronique : « vacance de fait » contre lettre de la Constitution, le Cameroun débat enfin de l’après-Biya
Près d’un an après l’investiture de Paul Biya pour un nouveau mandat, le débat sur l’après-Biya n’est plus chuchoté : il s’écrit noir sur blanc. D’un côté, onze personnalités camerounaises, dont l’historien Achille Mbembe et l’avocat Akere Muna, ont plaidé dans le quotidien français Libération pour une transition constitutionnelle. De l’autre, le secrétaire général adjoint du RDPC, Grégoire Owona, a répliqué le 9 octobre puis dans la presse ce week-end. Au cœur de l’affrontement : une notion, la « vacance de fait ».
La thèse des intellectuels
Intitulée « L’impératif d’une transition constitutionnelle au Cameroun », la tribune réunit notamment Achille Mbembe, Akere Muna, le cinéaste Jean-Pierre Bekolo, la journaliste Marie-Roger Biloa et Mimi Mefo. Les signataires invoquent les longues absences du chef de l’État, son âge et une forme de déconnexion avec l’exécutif. Selon eux, ces éléments caractérisent une vacance du pouvoir dans les faits, qui justifierait l’ouverture d’une transition. Une partie de l’opposition et de la société civile a salué l’initiative ; les soutiens du régime y voient une remise en cause du scrutin présidentiel de 2025.
La réplique du RDPC : « la Constitution ou rien »
Ministre du Travail et de la Sécurité sociale, Grégoire Owona a choisi le terrain juridique. Dans un texte publié sur Facebook sous le titre « La Constitution ou rien ! », puis dans une tribune relayée par la presse camerounaise, il soutient que la vacance de fait n’existe pas en droit camerounais. Seuls le décès, la démission ou un empêchement définitif constaté par le Conseil constitutionnel peuvent ouvrir la succession. Les absences, l’âge ou l’appréciation de l’action présidentielle n’ont, selon lui, aucun effet juridique.
Il récuse aussi toute idée d’héritier. Reprenant une formule attribuée à Paul Biya, il répète que « la République n’a pas de dauphin », jugeant le terme monarchique. Il rappelle que le chef de l’État est arrivé au pouvoir le 6 novembre 1982 par les mécanismes constitutionnels, après la démission d’Ahmadou Ahidjo, et présente la révision constitutionnelle du 14 avril 2026, qui permet au président d’être assisté d’un vice-président, comme un outil de continuité de l’État et non comme la désignation d’un successeur.
Deux légitimités qui ne se parlent pas
Sur le strict plan du droit, l’argument d’Owona est solide : le texte constitutionnel ne connaît pas de vacance « de fait ». Mais la tribune des intellectuels ne se place pas vraiment sur ce terrain. Elle pose une question politique : que faire lorsque l’exercice effectif du pouvoir semble se diluer, sans que les mécanismes prévus ne se déclenchent ? Plusieurs éditorialistes camerounais reprochent d’ailleurs au ministre d’esquiver les préoccupations des citoyens, notant que le renouveau promis tarde à se matérialiser.
Le débat révèle surtout une zone grise : le poste de vice-président créé en avril alimente les spéculations sur une succession organisée, ce que le RDPC dément. Tant que ce poste n’est pas pourvu ou que ses règles d’accès restent floues, chaque absence du chef de l’État relance les interrogations.
Ce qui se joue dans les prochains mois
L’échange intervient à moins d’un an des prochaines élections locales, dans un climat où la presse dénonce par ailleurs l’inertie de l’action gouvernementale. Pour le pouvoir, défendre la lettre de la Constitution est une ligne de défense cohérente. Mais elle ne dispense pas de répondre à la demande de lisibilité qui monte de la société. Le mérite de cette controverse est d’avoir sorti la succession du registre de la rumeur pour la placer dans celui de l’argument. Au Cameroun, ce n’est pas rien.
Sources : Lebledparle (9 octobre), Lebledparle (11 octobre), Cameroun Actuel, Camer.be (revue de presse du 12 octobre).
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