L’État du Cameroun : un monstre tiède
« Ainsi, parce que tu es tiède, et que tu n’es ni froid ni bouillant, je te vomirai de ma bouche. » — Apocalypse 3:16
Nietzsche voyait dans l’État « le plus froid de tous les monstres froids ». Au Cameroun, le monstre a perdu jusqu’à sa froideur. Il reste énorme : ministères, sous-préfectures, commissariats, timbres fiscaux à chaque guichet. Mais il ne mord plus vraiment, et il ne réchauffe personne. Il est tiède.
Tiède, c’est-à-dire trop lourd pour être ignoré, trop mou pour agir. Assez fort pour arrêter un opposant ou menacer un enseignant gréviste, jamais assez pour finir une autoroute, payer ses dettes ou juger un ministre. Voici dix preuves, tirées de l’actualité récente.
1. Un pays en pilote automatique
Le 7 juin 2026, Paul Biya, 93 ans, quitte Yaoundé pour un « court séjour privé en Europe ». Il ne rentre que le 20 août, après 74 jours en Suisse : sa plus longue absence depuis 1982. Pendant plus de deux mois, aucune apparition publique, et un ministre de la Communication réduit à assurer sur RFI que le président n’a pas démissionné.
Un État qui tourne 74 jours sans son chef est soit une administration parfaitement huilée, soit un État où plus rien ne dépend de personne. Les Camerounais savent laquelle des deux.
2. Le remaniement de Godot
Dans ses vœux de janvier 2026, le chef de l’État annonçait un nouveau gouvernement « dans les prochains jours ». Dix mois plus tard, l’équipe d’avant la présidentielle d’octobre 2025 est toujours là. La vice-présidence, créée par la révision constitutionnelle promulguée le 14 avril 2026, reste vacante.
On a donc modifié la Constitution pour créer un poste que personne n’ose pourvoir. Pourtant, quand il a fallu remplacer Clément Atangana à la tête du Conseil constitutionnel, douze jours ont suffi. L’État sait décider vite, quand il s’agit de verrouiller.
3. La lumière par tranches
Janvier 2026 : Eneo annonce un programme de rationnement de l’électricité dans le Nord, l’Extrême-Nord et l’Adamaoua. À Garoua, les coupures tombent selon les quartiers de 8 h à 18 h, de minuit à 6 h ou de 18 h à minuit.
La saison sèche revient chaque année, les délestages aussi, et l’explication officielle également. Un État incapable d’anticiper l’étiage de ses propres fleuves n’est pas autoritaire : il est absent.
4. L’eau, ce luxe de la capitale
Yaoundé a besoin d’environ 300 000 m³ d’eau potable par jour. Fin 2022, Camwater en produisait 124 000. Le projet d’alimentation à partir de la Sanaga (Paepys), censé régler le problème, a vu ses échéances repoussées à répétition.
En pleine pénurie, la même année, Camwater lançait une campagne « spéciale » de recouvrement de 32,8 milliards de FCFA de factures impayées. L’État ne livre pas l’eau, mais il envoie la facture.
5. La Sonara, sept ans de cendres
Le 31 mai 2019, un incendie paralyse la seule raffinerie du pays. Sept ans plus tard, elle n’a toujours pas redémarré. Le plan PARRAS 24, adopté en août 2025 pour relancer le raffinage « sous 24 mois », a été abandonné fin juin 2026 au profit d’un partenariat public-privé estimé à 700 milliards de FCFA.
Un plan d’urgence enterré avant d’avoir produit un seul litre : c’est la tiédeur à l’état pur.
6. L’autoroute qui n’arrive jamais
La phase 1 de l’autoroute Yaoundé-Douala, lancée en 2014 et estimée à 284 milliards de FCFA, en a finalement coûté 350 après huit ans de travaux et de multiples avenants. La phase 2 (141 km, plus de 1 000 milliards) a été lancée en octobre 2024 pour une livraison promise en 2028.
Mais les retards d’indemnisation des riverains, qui avaient déjà bloqué la phase 1, persistent. Entre ses deux grandes villes, le Camerounais roule toujours sur la Nationale 3.
7. Les enseignants, créanciers de l’État
En février 2022, le collectif « On a trop supporté » (OTS) lance la grève « craie morte ». Les enseignants réclament alors 181 milliards de FCFA d’arriérés. Un professeur d’EPS du Nord brandit une feuille : dix ans sans matricule, dix ans sans salaire.
La réponse de l’État ? Un échéancier étalé jusqu’en 2025, puis 2026, et des messages de gouverneurs demandant aux chefs d’établissement de « mettre un terme » à la grève. En 2026 encore, des enseignants bloquaient le bac à Dschang pour 616 millions dus. Ni la fermeté d’un État qui assume, ni la générosité d’un État qui protège.
8. L’hôpital qui retient ses malades
Au Cameroun, environ 70 % des dépenses de santé sont payées directement par les ménages. Résultat : des patients retenus dans les hôpitaux publics pour factures impayées. En mai 2024, la Commission des droits de l’homme a dû intervenir pour obtenir la libération d’une patiente à l’Hôpital central de Yaoundé.
La Couverture santé universelle, lancée en phase pilote en avril 2023, reste un chantier. L’État-providence existe sur le papier ; à l’accueil, c’est « payez d’abord ».
9. La justice au ralenti
Le rapport de la Chambre des comptes sur les fonds Covid (171 pages) a révélé surfacturations et conflits d’intérêts dans l’usage des 180 milliards prêtés par le FMI. Des membres du gouvernement y sont cités. Des cadres du ministère de la Santé ont été entendus pour « fautes de gestion » ; les ministres cités, eux, attendent toujours d’être jugés.
Quant à Martinez Zogo, animateur radio enlevé le 17 janvier 2023 et retrouvé mort cinq jours plus tard, son procès ouvert en mars 2024 au tribunal militaire s’éternise. Début 2026, son corps était toujours à la morgue. Un État autoritaire aurait étouffé l’affaire ; un État de droit l’aurait jugée. Le Cameroun, lui, la fait durer.
10. Deux guerres sans fin
Dans le Nord-Ouest et le Sud-Ouest, la crise anglophone, née en 2016 de revendications d’enseignants et d’avocats, a fait plus de 6 500 morts depuis 2017 selon l’International Crisis Group, et prive quelque 600 000 élèves d’école. Le 8 septembre 2026 encore, un convoi administratif y était attaqué.
Dans l’Extrême-Nord, Boko Haram frappe toujours : neuf civils tués à Milari, près de Kousséri, début juillet 2026, huit morts à Kangaleri lors d’une autre attaque nocturne. L’État refuse toute discussion sur le fédéralisme, mais ne parvient pas à imposer la paix. Trop rigide pour négocier, trop faible pour gagner.
Ce que répondra le pouvoir
Les défenseurs du régime ont leurs arguments. Le barrage de Nachtigal soulage déjà le réseau : sans lui, reconnaît sa directrice générale, les délestages seraient bien pires. La phase 2 de l’autoroute est lancée. La Sonara a été recapitalisée à hauteur de 165 milliards et sa dette en grande partie apurée. Une partie de la dette des enseignants a été payée, avec 96 milliards annoncés.
Ils ajouteront que le pays reste debout et que ses institutions fonctionnent, dans une sous-région secouée par les coups d’État. Tout cela est vrai. Mais c’est précisément le problème : au Cameroun, tout est « en cours », « lancé », « en phase de relance ». Rien n’est jamais fini.
Ni froid ni bouillant
Cet État sait pourtant encore être dur. Demandez aux familles des manifestants tombés à Douala en octobre 2025, après la proclamation des résultats, ou aux opposants interpellés à leur domicile. Mais sa dureté est sélective : de fer contre les faibles, de coton contre les puissants.
L’Apocalypse ne laissait que deux choix aux tièdes. Les Camerounais, eux, attendent toujours qu’on leur en offre un.
Sources : EcoMatin, Camer.be, RFI / AllAfrica, Camer.be (Conseil constitutionnel), Le360 / AFP, Journal du Cameroun (eau), 237online (Sonara), AllAfrica (autoroute), Le360 / AFP (enseignants), Journal du Cameroun (santé), Camer.be (Covidgate), RFI / AllAfrica (Martinez Zogo), Journal du Cameroun (ICG), Journal du Cameroun (Boko Haram), DH / AFP (présidentielle 2025).
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