Chronique : à Nairobi, les immeubles qui s’effondrent révèlent une ville bâtie plus vite que ses règles
« Mais quiconque entend ces paroles que je dis, et ne les met pas en pratique, sera semblable à un homme insensé qui a bâti sa maison sur le sable. » — Évangile selon Matthieu, chapitre 7, verset 26 (Louis Segond).
Vendredi 23 octobre, en milieu d’après-midi, un immeuble en construction d’une quinzaine d’étages s’est effondré dans le quartier commerçant d’Eastleigh, à Nairobi. Deux personnes ont été extraites vivantes des décombres samedi, et cinq restaient portées disparues dimanche, selon Capital FM. Au-delà du bilan, ce drame repose une question que le Kenya, comme bien des métropoles africaines, peine à trancher : qui contrôle vraiment ce que l’on construit ?
Un immeuble sans autorisations
Sur les 67 ouvriers présents sur le chantier, 66 sont sortis indemnes. Les disparus se trouvaient vraisemblablement dans les boutiques du rez-de-chaussée, dont onze avaient déjà ouvert alors que les échafaudages entouraient encore la façade. Des ouvriers ont raconté au quotidien The Star avoir vu une fissure apparaître avant l’effondrement.
Le gouverneur de Nairobi, Johnson Sakaja, affirme que le bâtiment ne respectait pas les règles de construction et que ses propriétaires ne disposaient pas des documents exigés pour l’occuper. Le média Citizen Digital rapporte qu’il n’avait ni permis de construire ni licence environnementale. La police a lancé samedi une chasse à l’homme visant le propriétaire et l’entrepreneur, tandis que l’Autorité nationale de la construction (NCA) a nommé le promoteur, l’architecte et l’ingénieur structure, sans dire si le chantier avait été inspecté.
Huruma, South C, Eastleigh : la répétition
Le plus inquiétant est le sentiment de déjà-vu. Le 29 avril 2016, l’effondrement d’un immeuble à Huruma avait fait 51 morts selon The Star (52 selon The Standard) ; le bâtiment n’avait pas été autorisé à l’occupation. Il a fallu près de dix ans pour que son propriétaire soit condamné à sept ans de prison, selon The Standard. Le 2 janvier 2026, à South C, deux gardiens ont péri dans un immeuble jugé « non conforme » par la NCA, alors que le comté affirmait y avoir mené plusieurs actions de contrôle en 2025.
Chaque fois, le même scénario : des étages ajoutés sans autorisation, des contrôles insuffisants ou ignorés, puis des enquêtes dont les conclusions restent rarement publiques. Le gouverneur Sakaja lui-même reconnaît la faiblesse de l’arsenal : certaines amendes ne dépassent pas 5 000 shillings kenyans, soit moins de 40 dollars, une somme dérisoire face aux profits d’une tour de bureaux et de commerces.
Les architectes réclament un audit national
Dès samedi, l’Architects Alliance, présidée par la sénatrice Sylvia Kasanga, a réclamé une enquête technique indépendante, un audit immédiat des bâtiments existants et en chantier dans les zones denses, ainsi que la publication des rapports sur les effondrements passés. L’organisation rappelle avoir formulé des demandes similaires après South C. Selon elle, le progrès se mesurera aux vies protégées, pas au nombre d’enquêtes ouvertes.
Une leçon qui dépasse le Kenya
Nairobi n’est pas un cas isolé. Partout où la population urbaine explose, la demande de logements et de surfaces commerciales pousse à construire vite, souvent plus haut que prévu, avec des promoteurs mieux armés que les services chargés de les surveiller. La parabole évangélique parle d’une maison bâtie sur le sable ; nos villes, elles, s’élèvent trop souvent sur le sable des règles non appliquées.
Le gouverneur de Nairobi demande davantage de pouvoirs pour sanctionner les promoteurs. Encore faudra-t-il que les sanctions tombent vite, que les inspections aient lieu avant les drames et que les rapports d’enquête soient rendus publics. Sans cela, Eastleigh ne sera qu’un nom de plus sur une liste déjà trop longue.
Sources : Capital FM ; The Star ; Citizen Digital ; Capital FM (Architects Alliance) ; The Rio Times ; Bible Louis Segond, Matthieu 7:26.
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