Chronique : au Gabon, le retour des réseaux sociaux après huit mois de silence numérique, et maintenant ?
« Vous connaîtrez la vérité, et la vérité vous affranchira. » — Évangile selon Jean, 8:32 (traduction Louis Segond)
Après plus de huit mois de coupure, les Gabonais retrouvent l’accès à Facebook, TikTok, YouTube, Instagram ou WhatsApp. Réunie en session plénière extraordinaire le samedi 24 octobre 2026 à Libreville, la Haute Autorité de la communication (HAC) a décidé de lever la suspension des réseaux sociaux en vigueur depuis le 17 février. Une respiration bienvenue pour tout un pays, mais qui ouvre une nouvelle période, celle d’un Internet sous surveillance réglementaire renforcée.
Huit mois de bricolage numérique
Lorsque la HAC, présidée par Germain Ngoyo Moussavou, avait ordonné la suspension « jusqu’à nouvel ordre », elle invoquait la multiplication des « désordres informationnels » : contenus diffamatoires, haineux ou injurieux, atteintes à la cohésion sociale et à la sécurité nationale. La mesure intervenait dans un climat social tendu, marqué par des grèves d’enseignants et de fonctionnaires, et l’opposition l’avait qualifiée d’abus de pouvoir.
Dans les faits, la coupure n’a jamais été totale. De nombreux internautes se sont tournés vers les réseaux privés virtuels (VPN) pour contourner le blocage. Les plus pénalisés ont été ceux dont l’activité dépend de la visibilité en ligne : commerçants, créateurs de contenus, petites entreprises, qui ont fait état de pertes financières. Huit mois, dans l’économie numérique, c’est une éternité.
Un nouveau cadre juridique, pierre angulaire du déblocage
La levée n’est pas un retour à l’état antérieur. La HAC s’appuie sur trois ordonnances du 26 février 2026, qui encadrent l’usage des réseaux sociaux et modifient le Code de la communication. Une loi de ratification, promulguée le 5 octobre, prévoit des réponses administratives et judiciaires aux désordres informationnels en ligne, y compris pour les contenus générés ou amplifiés par l’intelligence artificielle, détaille Gabonreview.
Surtout, le régulateur affirme avoir obtenu ce qu’il cherchait : des protocoles d’échange opérationnels avec TikTok, Meta et YouTube, lui donnant accès aux outils de signalement des contenus illicites pour une modération en temps réel. Des délégations de TikTok et de Meta sont annoncées à Libreville, sans date précise.
Libération ou mise sous tutelle ?
C’est ici que la vigilance s’impose. Lutter contre la haine en ligne et la désinformation est légitime ; aucun pays ne peut laisser prospérer impunément les appels à la violence. Mais un canal direct entre un régulateur national et les plateformes, sans contrepoids clairement identifié, peut aussi devenir un instrument de contrôle de la parole critique. Tout dépendra de la définition concrète du « contenu illicite », de la transparence des signalements et de l’existence de recours effectifs pour les citoyens dont les publications seraient supprimées.
Le communiqué de la HAC appelle les internautes à davantage de responsabilité et de maturité. L’injonction est juste, mais elle vaut dans les deux sens : la confiance numérique se construit aussi par la retenue des autorités.
Une leçon pour tout le continent
L’expérience gabonaise sera scrutée bien au-delà de Libreville. Elle montre que la coupure, outil brutal, finit par coûter plus cher qu’elle ne rapporte, et que la vraie bataille se joue désormais sur le terrain de la régulation négociée avec les géants du numérique. Reste à savoir si ce modèle protégera d’abord les citoyens contre les dérives, ou le pouvoir contre la critique. La réponse se lira dans les prochains mois, à l’épreuve des premiers débats publics vifs, et notamment des tensions sociales qui n’ont pas disparu avec le retour des applications sur les écrans.
Sources : Gabonreview ; La Nouvelle Tribune ; Africanews ; allAfrica.
Discover more from Kompas Actu
Subscribe to get the latest posts sent to your email.
