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La Chronique Du Bantu

Chronique du Bantu — Édition spéciale : Njoya contre Bobiokono, la guerre des vérités dans l’affaire Martinez Zogo

Yaoundé, Cameroun

Trois ans et demi après la découverte du corps sans vie de Martinez Zogo, animateur de Radio Amplitude retrouvé mort le 22 janvier 2023 près de Yaoundé, l’affaire vient de produire son épisode le plus révélateur : non pas un rebondissement judiciaire, mais un déballage public entre deux figures qui prétendent, chacune à sa manière, éclairer l’opinion camerounaise. Depuis le 3 septembre, le politologue Moussa Njoya et le journaliste Christophe Bobiokono, directeur de publication du journal Kalara, se livrent une bataille de tribunes et de publications qui en dit long sur l’état du débat public au Cameroun.

L’étincelle : une mutation en pleine audience

Tout part d’un décret présidentiel signé le 31 août, qui mute le lieutenant-colonel Cerlin Belinga, commissaire du gouvernement en charge de l’accusation devant le Tribunal militaire de Yaoundé, vers Maroua. Ce n’est pourtant pas une première : en trois ans et demi, le dossier Martinez Zogo a déjà usé deux directeurs de la justice militaire, trois juges d’instruction et désormais deux commissaires du gouvernement, un renouvellement sans précédent dans l’histoire judiciaire militaire camerounaise. Mais le contexte de cette mutation particulière, survenue peu après une audition du colonel Jean-Pierre Otoulou jugée embarrassante pour l’enquête préliminaire, a suffi à embraser les réseaux sociaux.

Deux lectures inconciliables

Pour Moussa Njoya, cette mutation obéit à un schéma répétitif : tout magistrat qui s’approche d’une piste impliquant de hauts responsables, dont le ministre d’État Ferdinand Ngoh Ngoh et l’ancien directeur général des Impôts Modeste Mopa Fatouin, finirait par être écarté après une campagne de dénigrement orchestrée. Il y voit une mécanique quasi industrielle, mobilisant lanceurs d’alerte, relais médiatiques et avocats de la partie civile, pour éloigner du dossier tout enquêteur gênant.

Christophe Bobiokono renverse entièrement le récit. À ses yeux, la mutation d’un magistrat du parquet, y compris militaire, relève de prérogatives administratives banales, comme il l’avait déjà vu dans d’autres juridictions civiles camerounaises. Il ajoute que même si des éléments nouveaux venaient un jour impliquer d’autres personnalités, cela ne changerait rien au sort des dix-sept accusés déjà renvoyés devant le tribunal, sauf jonction improbable de procédure. Il va plus loin en imputant à Cerlin Belinga lui-même une part de responsabilité dans l’enlisement du procès, lui reprochant d’avoir davantage semé le doute que porté l’accusation.

La thèse du « second commando », pierre d’achoppement

Le désaccord technique le plus dense porte sur l’hypothèse d’un second groupe qui serait intervenu après les ravisseurs initiaux pour achever Martinez Zogo et déplacer son corps. Njoya rappelle que cette thèse figure dans l’ordonnance de renvoi elle-même et s’appuie sur les constatations d’une scène de crime jugée secondaire par la médecine légale. Bobiokono la juge au contraire fabriquée de toutes pièces, sans fondement matériel sérieux, et destinée selon lui à détourner l’attention des personnes déjà mises en accusation.

Quand le débat juridique vire à l’affrontement personnel

C’est là que l’échange perd toute retenue. Njoya a qualifié son contradicteur d’« inculte judiciaire », l’accusant de protéger les intérêts de personnalités fortunées mises en cause dans le dossier. Bobiokono a rétorqué en qualifiant l’analyse de son adversaire de « tissu de ragots », remettant en cause jusqu’à ses titres académiques revendiqués. Les deux hommes s’accusent mutuellement de proximité douteuse : l’un serait un ami personnel du magistrat muté, l’autre défendrait en sous-main les intérêts des personnalités visées par les soupçons. Njoya est même allé jusqu’à reprocher publiquement à Bobiokono de l’avoir bloqué sur l’ensemble de ses réseaux sociaux avant de commenter ses propos dans son dos.

Ce que cette guerre des egos dit du Cameroun

Au-delà du folklore des noms d’oiseaux, cet affrontement révèle une réalité plus grave : trois ans et demi après l’assassinat d’un journaliste connu pour ses révélations sur la corruption, la procédure judiciaire censée établir la vérité et rendre justice à sa famille est devenue elle-même un théâtre d’ombres, où chaque mouvement administratif est lu comme un signal politique. Cette défiance généralisée envers l’appareil judiciaire n’est pas propre au Cameroun, mais elle y prend une intensité particulière dans un dossier où la victime était elle-même un homme de médias.

Elle dit aussi quelque chose des limites du débat public camerounais : deux voix respectées, capables d’apporter une analyse de fond, finissent par se neutraliser dans un duel de réputations, où l’argument juridique cède le pas à la joute personnelle. Pendant ce temps, le nouveau commissaire du gouvernement, le lieutenant-colonel Atemengue Ombga André Eric, doit reprendre un dossier déjà fragilisé par des années de turbulences institutionnelles, et la famille de Martinez Zogo continue d’attendre un procès qui tienne ses promesses de vérité, quel que soit le camp qui aura eu raison sur les réseaux sociaux.

La véritable question que devrait se poser l’opinion camerounaise n’est peut-être pas de savoir qui, de Njoya ou de Bobiokono, a raison dans le détail de la procédure. Elle est de savoir pourquoi, plus de trois ans après les faits, le débat national sur cette affaire continue de se jouer davantage sur les comptes X et Facebook de deux commentateurs que dans l’enceinte, censée être souveraine, du Tribunal militaire de Yaoundé.


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