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La Chronique Du Bantu

Chronique : dix ans de crise anglophone, du défilé des robes noires à une guerre sans fin

« Quand deux éléphants se battent, c’est l’herbe qui souffre », dit un proverbe swahili. Dans le Nord-Ouest et le Sud-Ouest du Cameroun, l’herbe, ce sont d’abord les civils.

Il y a dix ans, le 6 octobre 2016, environ 150 avocats en robe noire et perruque défilaient dans les rues de Bamenda pour défendre la tradition juridique anglo-saxonne de leur région. Une décennie plus tard, la contestation corporatiste est devenue un conflit armé qui ensanglante le Nord-Ouest et le Sud-Ouest du Cameroun. Alors que des organisations de défense des droits humains publient une première liste de quelque 4 000 morts recensés, la question demeure : comment sortir de cette guerre que plus personne ne semble pouvoir gagner ?

Aux origines, une revendication juridique et linguistique

Comme le rappelle RFI, tout part de griefs précis. Les avocats anglophones s’inquiétaient du recul de la common law, de la nomination de magistrats formés au droit civil et ne maîtrisant pas toujours l’anglais, et de l’absence de version anglaise des textes de l’OHADA, alors que la Constitution consacre le bilinguisme. Le défilé de Bamenda se termine sous les gaz lacrymogènes. Une grève suit, puis les enseignants et les étudiants rejoignent le mouvement. Le 10 novembre 2016, une nouvelle marche d’avocats à Buea est durement réprimée, selon le témoignage de Felix Agbor Balla, figure de la société civile, qui confie n’avoir jamais imaginé que les choses iraient aussi loin.

Début 2017, les villes mortes et les boycotts se multiplient, les incidents deviennent violents. Arrestations et usage de la force par les autorités durcissent les positions, et des groupes armés séparatistes émergent, revendiquant l’indépendance d’un État qu’ils nomment « Ambazonie ».

Un bilan humain encore impossible à chiffrer

Dix ans plus tard, il n’existe toujours pas de bilan officiel. Le 6 octobre, à Buea, le Centre for Human Rights and Democracy in Africa (CHRDA) et la Global Campaign for Peace and Justice in Cameroon ont publié une base de données recensant environ 4 000 décès signalés entre 2016 et 2026, rapporte Pan African Visions. La majorité sont des civils, mais seule la moitié environ des victimes a pu être identifiée par son nom. Les organisateurs précisent que ce chiffre n’est pas un bilan définitif.

  • Morts : estimations allant de 6 500 à plus de 10 000 selon la Global Campaign.
  • Déplacés : plus de 1,5 million de personnes.
  • Éducation : des centaines de milliers d’enfants privés de scolarité régulière.

La méthode, fondée sur le dépouillement de la presse et des réseaux sociaux, a ses limites, reconnaissent ses auteurs : l’insécurité et l’accès restreint aux zones de conflit rendent toute vérification indépendante difficile. Des abus graves sont imputés aussi bien aux forces gouvernementales qu’aux groupes séparatistes.

Pourquoi la guerre refuse de s’éteindre

La crise a traversé plusieurs séquences sans trouver d’issue. Les réponses institutionnelles n’ont pas convaincu les populations concernées, et l’option militaire n’a pas permis de réduire durablement l’activité des groupes armés. Ceux-ci, fragmentés, ne disposent pas d’un interlocuteur unique capable de négocier, ce qui complique toute médiation. Résultat : un conflit de basse intensité qui s’est installé dans la durée, ponctué d’enlèvements, de villes mortes et d’attaques contre les écoles.

Cette année encore, la rentrée scolaire à Bamenda et Buea a été menacée par une grève illimitée des enseignants, et la presse camerounaise, à l’image de La Nouvelle Expression, consacre ses unes à ce dixième anniversaire et à ses conséquences sur toute une génération.

Les voix qui réclament un dialogue inclusif

À l’occasion de cet anniversaire, les initiateurs de la base de données plaident pour un dialogue inclusif débouchant sur une feuille de route vers un règlement politique, ainsi que pour un travail de mémoire, de reconnaissance et de réconciliation. Felix Agbor Balla, de son côté, a appelé début octobre au dialogue et au fédéralisme, et lancé un « trop, c’est trop » repris par plusieurs médias.

Ce que la décennie nous enseigne

La crise anglophone est d’abord l’histoire d’une revendication ordinaire qui n’a pas trouvé de réponse politique à temps. En 2016, il s’agissait de traduire des codes, de nommer des juges bilingues, d’entendre des enseignants. En 2026, il faut compter les morts, reconstruire des écoles et recoudre un tissu social déchiré. Au moment où le Cameroun s’interroge sur sa gouvernance et sa transition, le règlement de ce conflit apparaît comme un test décisif pour l’unité nationale.

Sources : RFI via allAfrica ; Pan African Visions ; Channel Africa ; Jeune Afrique ; Camer.be ; Pan African Visions (Agbor Balla) ; Lebledparle.


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