Chronique : en interdisant la privatisation de ses « joyaux », le Burkina Faso grave la souveraineté économique dans la loi
« Le riche domine sur les pauvres, et celui qui emprunte est l’esclave de celui qui prête. » (Bible, Proverbes 22:7, traduction Louis Segond). Depuis trois ans, les autorités burkinabè font de cette méfiance envers la dépendance un principe de gouvernement.
Lundi 19 octobre, à Ouagadougou, l’Assemblée législative de transition a adopté une loi qui interdit la privatisation des entreprises publiques jugées stratégiques. Porté par le ministre de l’Industrie et du Commerce, Serge Gnaniodem Poda, le texte abroge une loi de décembre 1993 et marque la rupture la plus nette à ce jour avec l’ère des programmes d’ajustement.
Ce que dit la loi
Le texte va plus loin qu’une simple interdiction de vendre. Selon L’Express du Faso, toute entité détenant un monopole de fait ou de droit est désormais réputée stratégique. L’État pourra prendre des participations dans toute société privée jugée vitale pour la nation. Certaines opérations majeures des entités stratégiques devront recevoir l’aval préalable du Conseil des ministres, certaines activités pourront être réservées aux nationaux, et une clause d’insaisissabilité protège leurs actifs et comptes contre des procédures judiciaires. La liste précise des entreprises concernées sera fixée par décret.
La loi de 1993 classait déjà 15 entreprises comme stratégiques, dans l’énergie, l’or, les télécommunications, la défense et les infrastructures, mais sans empêcher leur cession. Le gouvernement rappelle que plusieurs sociétés ainsi classées entre 1992 et 2000 ont été vendues ou ont disparu.
Une cohérence avec la ligne du capitaine Traoré
Ce vote n’est pas un acte isolé. Depuis le coup d’État de septembre 2022, le régime du capitaine Ibrahim Traoré a fait de la souveraineté économique un marqueur politique. Le code minier révisé en 2024 a renforcé la place de l’État, et la Société de participation minière du Burkina (Sopamib) a repris fin 2024 les mines industrielles de Boungou et Wahgnion, auparavant détenues par Endeavour Mining. Le Premier ministre avait annoncé en avril 2025 que d’autres reprises suivraient. Avec plus de 57 tonnes d’or produites en 2023, le pays reste l’un des grands producteurs du continent.
La nouvelle loi donne un socle juridique durable à cette orientation. Elle vise à rendre difficile, pour un futur gouvernement, un retour aux cessions d’actifs publics.
Les arguments de la souveraineté
Pour ses défenseurs, la logique est simple : on ne développe pas un pays en vendant ses outils de production. L’énergie, les télécommunications ou l’or ne sont pas des marchandises comme les autres dans un État confronté à une guerre contre les groupes jihadistes. Garder la main sur ces secteurs, c’est aussi garder la main sur les recettes, l’emploi et la sécurité des approvisionnements. Le ministre Poda assure que la protection de ces entreprises ne nuira pas à leur attractivité économique.
Les questions qui restent ouvertes
La souveraineté a toutefois un prix. Interdire la vente ne dit rien de la gestion : des entreprises publiques mal gouvernées peuvent devenir un fardeau pour le budget. La possibilité pour l’État d’entrer au capital de sociétés privées « vitales », sans liste connue à ce stade, risque d’inquiéter les investisseurs, comme l’ont déjà fait les nationalisations minières. Et la clause d’insaisissabilité pourrait compliquer l’accès de ces entités au crédit.
Le Burkina parie que le contrôle national produira plus de développement que l’ouverture. Le décret fixant la liste des entreprises, puis les résultats de leur gestion, diront si ce pari tient. Car la véritable indépendance économique se mesure moins à la propriété des actifs qu’à leur capacité à créer de la richesse.
Sources : L’Express du Faso ; Africa Radio (AFP) ; Le360 Afrique ; Mining Weekly ; Mining Technology.
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