Chronique : à Maurice, la pénurie d’eau a fissuré la vitrine d’un modèle africain
« Quand le puits est à sec, on connaît la valeur de l’eau. » La formule est de Benjamin Franklin, dans son Almanach du Pauvre Richard (1746). Les Mauriciens viennent d’en faire l’expérience, et leurs dirigeants avec eux.
L’île Maurice a levé lundi 19 octobre, à 4 h 30, le couvre-feu nocturne imposé depuis le 12 octobre sur la majeure partie de l’île principale. Le bureau du Premier ministre Navin Ramgoolam invoque une évolution favorable de la situation. Mais une semaine d’émeutes, déclenchées par une pénurie d’eau et la vie chère, a écorné l’image d’un pays souvent présenté comme l’un des plus stables et prospères du continent.
D’un robinet sec à l’embrasement
Tout est parti de manifestations contre les coupures d’eau et la hausse du coût de la vie. La colère a basculé dans la violence après qu’un policier a blessé par balle une femme à un barrage routier. Selon l’AFP, au moins 188 personnes ont été arrêtées pour pillages, incendies volontaires, attaques contre des commissariats et détention d’explosifs. La BBC faisait état de sept policiers blessés, de feux de pneus et de routes bloquées. Le policier auteur du tir a été arrêté et présenté à la justice.
Écoles fermées, transports publics suspendus, alertes des ambassades : pendant plusieurs jours, l’île a vécu à l’heure de l’exception. Il faut remonter à 1999, après la mort d’un chanteur célèbre en garde à vue, pour trouver des troubles d’une telle ampleur.
Une réponse sécuritaire qui interroge
Le Premier ministre a qualifié certains actes d’« antipatriotiques ». Le gouvernement a évoqué des poursuites au titre de la législation antiterroriste et envisagé d’abaisser de 14 à 12 ans l’âge à partir duquel un mineur peut être détenu et poursuivi, alors que des adolescents figuraient parmi les personnes interpellées. La police surveille aussi les réseaux sociaux à la recherche d’incitations à la haine.
Punir les pilleurs est légitime. Mais traiter une crise née d’un service public défaillant d’abord sous l’angle pénal comporte un risque : celui de durcir la défiance d’une jeunesse qui se sent à l’écart de la prospérité affichée.
L’eau, talon d’Achille d’une économie de services
Maurice a bâti sa réussite sur le tourisme, la finance et les services. Or ces secteurs reposent sur des infrastructures de base fiables. L’analyste Zoë McCathie, du cabinet Signal Risk, citée par la BBC, estime que les pénuries pourraient durer jusqu’à la saison des pluies de décembre et que des protestations pourraient reprendre localement. Avant les troubles, le gouvernement avait pourtant renforcé les livraisons d’eau aux ménages, signe que la tension sur la ressource était connue.
Le Royaume-Uni a mis à jour ses conseils aux voyageurs, en recommandant d’éviter rassemblements et manifestations. Pour une destination qui vit largement des visiteurs, c’est un signal que les autorités ne peuvent ignorer.
Une leçon pour tout le continent
Le cas mauricien rappelle que la stabilité n’est pas un capital acquis une fois pour toutes. De Madagascar en 2025 à Maurice aujourd’hui, l’accès à l’eau et à l’électricité s’impose comme un déclencheur de colère sociale dans l’océan Indien. Les routes ont rouvert et les élèves ont repris le chemin de l’école. Reste à réparer ce qui ne se voit pas : la confiance entre un État et ceux qui attendent d’abord qu’il fasse couler l’eau.
Sources : Al Jazeera (AFP) ; The Namibian (BBC) ; allAfrica ; Africanews.
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