Chronique : en Afrique du Sud, quand l’Ubuntu s’arrête à la frontière
« Umuntu ngumuntu ngabantu », « une personne est une personne à travers les autres ». Cette maxime zouloue, socle de la philosophie Ubuntu, est née dans les collines du KwaZulu-Natal, la province dont Durban est la capitale économique.
C’est pourtant à Durban qu’un homme d’origine étrangère a été battu à mort par une cinquantaine de personnes, jeudi 22 octobre 2026, en marge d’une marche anti-immigrés. Deux jours plus tôt, Harare annonçait que 197 294 Zimbabwéens avaient quitté l’Afrique du Sud depuis le début des violences. À moins de deux semaines des élections municipales du 4 novembre, la xénophobie n’est plus une flambée marginale : elle est devenue un programme politique.
Une vieille plaie, un nouveau souffle
L’Afrique du Sud connaît ces vagues depuis longtemps : 2008, avec au moins 62 morts, puis 2015, 2016 et 2019. Mais l’année 2026 marque un changement d’échelle. Des mouvements comme Operation Dudula ou March and March, dirigé par Jacinta Ngobese-Zuma, ont fixé un « ultimatum » aux étrangers sans papiers au 30 juin. Le Mozambique, le Nigeria et le Malawi ont fait état de ressortissants tués, des cas que Pretoria attribue en partie à la criminalité ordinaire.
L’étincelle d’octobre est juridique. En juillet, la Cour constitutionnelle a invalidé des dispositions de la loi sur les réfugiés, au nom de la dignité et du principe de non-refoulement. Le 28 septembre, le ministère de l’Intérieur a ordonné d’accepter les demandes d’asile déposées en personne, y compris par des personnes entrées illégalement. La réaction a été violente : émeutes à Durban et Soweto le 8 octobre, manifestation devant la Cour à Johannesburg le lendemain, retrait de la directive le même jour, puis déploiement de l’armée à Durban le 10 octobre, rapportent le Daily Maverick et le Sunday Times.
Les urnes comme accélérateur
Le terrain était prêt. Selon un sondage du Human Sciences Research Council publié en 2025, 42 % des adultes sud-africains ne voudraient accueillir aucun étranger ; Afrobaromètre relève que huit Sud-Africains sur dix jugent négatif l’impact économique des immigrés. Dans un pays où le chômage de masse et la crise des services publics nourrissent la colère, l’étranger devient un bouc émissaire commode.
La campagne municipale a fait le reste. Des rumeurs virales sur des allocations sociales massivement versées aux réfugiés ont circulé, alors que les données officielles citées par le Daily Maverick font état de quelques milliers de bénéficiaires seulement. Pour le chercheur Loren Landau, de l’université du Witwatersrand, des acteurs de tous bords exploitent désormais ce sentiment et l’ont fait passer des marges au cœur du débat.
Le panafricanisme à l’épreuve
Le paradoxe est cruel pour un pays qui revendique un rôle de leader panafricain. En mai, le Ghana a demandé que le sujet soit débattu à l’Union africaine, une démarche que Pretoria a dit regretter. Le gouvernement sud-africain rappelle de son côté que seuls 7 des 16 États de la SADC ont ratifié le protocole de 2005 sur la libre circulation des personnes : la mobilité régionale reste, dans les faits, largement irrégulière.
Le prix est déjà visible au nord du Limpopo. Le Zimbabwe a organisé le rapatriement de plus de 42 000 personnes, dont plus de 18 000 mineurs, et compte plus de 150 000 retours spontanés, selon les chiffres de son Conseil des ministres relayés par New Zimbabwe. Ce sont autant de foyers privés de revenus et autant de transferts d’argent qui s’éteignent pour une économie déjà fragile.
Trois scénarios après le 4 novembre
Le premier, optimiste, verrait la tension retomber une fois le scrutin passé, comme après les vagues précédentes. Le deuxième, plus probable, serait celui d’une banalisation : des élus municipaux portés par la rhétorique anti-immigrés, et des politiques locales qui s’en inspirent. Le troisième serait une nouvelle crise juridique autour de l’arrêt sur l’asile, que March and March veut voir remis en cause. Le gouvernement promet un Livre blanc sur la migration et une réforme du système d’asile, mais la réponse ne peut pas être seulement sud-africaine. Tant que la SADC et l’Union africaine n’offriront pas de voies légales de mobilité, l’Ubuntu restera une belle maxime que l’on récite à l’intérieur de ses frontières.
Sources : Al Jazeera, Africanews (AP), New Zimbabwe via AllAfrica, Daily Maverick, Sunday Times, DIRCO, Fondation Rosa-Luxemburg, Ubuntu (référence de la maxime).
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