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La Chronique Du Bantu

Chronique : Ebola, l’épidémie qui met à nu la souveraineté sanitaire africaine

Le 20 juillet 2014, un voyageur malade d’Ebola arrive du Liberia à Lagos. À la First Consultant Hospital, la Dre Ameyo Adadevoh refuse de le laisser repartir malgré les pressions, et l’isole. Elle mourra du virus le 19 août. Le 20 octobre 2014, l’OMS déclare le Nigeria libéré d’Ebola. Douze ans plus tard, jour pour jour, le 20 octobre 2026, le pays confirme un nouveau cas à Abuja.

L’épidémie de la souche Bundibugyo, déclarée en mai en République démocratique du Congo, a franchi cette semaine un cap. Avec des cas confirmés au Kenya et au Nigeria, et l’alerte lancée le 22 octobre par l’OMS Afrique sur un « paysage épidémique plus complexe », la crise n’est plus seulement congolaise. Elle est devenue un test grandeur nature de la capacité du continent à se protéger lui-même.

La plus rapide jamais enregistrée

Les chiffres donnent le vertige. Selon l’agence AP, l’épidémie compte au moins 9 400 cas et plus de 4 500 décès en RDC : c’est la plus meurtrière de l’histoire du pays et la plus rapide jamais observée. Africa CDC évoque une létalité proche de 50 %. Contrairement à la souche Zaïre, il n’existe ni vaccin ni traitement homologué contre Bundibugyo, identifiée pour la première fois en Ouganda en 2007.

La propagation suit désormais les routes aériennes. Au Kenya, le premier patient, un homme de 40 ans revenu du Congo via Kampala, est mort le 5 octobre à Nairobi ; neuf cas étaient recensés au 20 octobre, tous liés au même foyer, dont des soignants. Au Nigeria, la patiente confirmée à Abuja était arrivée d’Ouganda ; 44 contacts sont suivis. Selon Africa CDC, les premiers cas kenyan et nigérian avaient tous deux quitté l’aéroport d’Entebbe le 3 octobre, rapporte Al Jazeera.

700 millions de dollars en question

Le premier échec est celui de la gouvernance. Le directeur général d’Africa CDC, Jean Kaseya, a révélé que 962 millions de dollars de fonds de bailleurs avaient été versés à des organisations opérant dans l’est de la RDC, mais qu’environ 700 millions n’étaient pas justifiés, faute de rapports financiers, selon AP. Kinshasa affirme n’avoir rien reçu directement. Sur le terrain, à Bunia, des soignants disent ne pas avoir été payés depuis des mois, et le ministre de la Santé n’a réaccrédité qu’une partie des ONG actives. Quand l’argent de la riposte se perd, c’est la confiance des populations qui s’effondre, et avec elle le suivi des malades.

Selon Gavi, environ 70 % des décès surviennent dans les communautés, avant toute prise en charge médicale. L’insécurité en Ituri, où des équipes d’inhumation ont été attaquées, aggrave encore la situation.

Des vaccins venus d’ailleurs

Le deuxième échec est industriel. Le candidat vaccin le plus avancé, développé par l’université d’Oxford, est entré en essai de phase I le 6 octobre en Ouganda, sur 110 adultes ; ses doses ont été produites par le Serum Institute of India, avec un financement de la CEPI. Moderna développe un autre candidat à ARN messager. Un déploiement ne serait envisageable qu’au premier semestre 2027 « si tout va bien », prévient Gavi. « Nous courons un marathon », résume son responsable Emanuele Capobianco. L’Afrique est l’épicentre, mais la recherche, le financement et la production se décident ailleurs.

La leçon oubliée de Lagos

En 2014, le Nigeria avait stoppé Ebola avec 19 cas et 8 décès, grâce à un suivi méticuleux de près de 900 contacts, au point que l’OMS avait salué un succès spectaculaire. Cette réussite reposait sur des réflexes simples : isoler, tracer, informer, payer les équipes. Ce sont précisément ces fondamentaux qui manquent aujourd’hui en RDC, où le suivi des contacts reste loin des objectifs.

Les prochains jours seront décisifs. Si les foyers de Nairobi et d’Abuja sont contenus, le continent aura démontré qu’il a retenu une partie des leçons du passé. Si une transmission locale s’installe dans l’une de ces métropoles, l’épidémie changera de nature. Dans les deux cas, une vérité s’impose : tant que l’Afrique dépendra des fonds, des laboratoires et des usines des autres pour se soigner, chaque épidémie rappellera que la souveraineté sanitaire reste un chantier inachevé.

Sources : Al Jazeera (22/10), Al Jazeera (20/10), AP, AP via AJC, AllAfrica, The Oxford Student, Channel 4 News (2014), Ameyo Adadevoh (référence).

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