La Chronique du Bantu — Le retour de Paul Biya : anatomie d’un non-événement savamment mis en scène

Jeudi 20 août, un avion s’est posé à l’aéroport de Yaoundé-Nsimalen. À son bord, un homme de 93 ans a salué une foule mobilisée depuis le petit matin, avant de rejoindre son cortège en direction du palais de l’Unité. En quelques heures, cette scène a occupé les colonnes de la quasi-totalité de la presse camerounaise et d’une bonne partie des médias panafricains. Le retour de Paul Biya au pays, après 74 jours d’absence, était présenté comme un événement national de première grandeur. Il n’en est rien. Et c’est précisément ce décalage entre le tapage médiatique et la réalité des faits qui mérite d’être questionné.
Un fait qui, en soi, ne devrait surprendre personne
Réduit à sa plus simple expression, l’événement du 20 août consiste en ceci : un chef d’État est rentré dans son pays après un séjour privé à l’étranger. C’est, par définition, ce que fait tout président qui voyage : il finit par revenir. Qu’un tel geste, aussi banal dans son principe, ait pu susciter un tel emballement médiatique en dit long, non pas sur l’importance intrinsèque du fait, mais sur l’anormalité de la situation qui l’a précédé. Un retour ne devient un événement que lorsque le départ, lui, est sorti de l’ordinaire — ce qui fut incontestablement le cas ici, avec 74 jours d’absence, un record inédit dans l’histoire de la présidence camerounaise, et deux mois durant lesquels le chef de l’État n’a fourni aucune image, aucun discours, aucune preuve publique de son état de santé.
Or c’est précisément là que réside le premier argument en faveur du non-événement : la couverture médiatique s’est concentrée sur l’arrivée, le geste de la main depuis la voiture, le cortège vers le palais — c’est-à-dire sur l’image, la forme, le symbole — et non sur les questions de fond restées, elles, entièrement sans réponse. Que s’est-il réellement passé pendant 74 jours ? Quel est l’état de santé exact du chef de l’État ? Qui a exercé le pouvoir exécutif réel durant cette période ? Sur ces trois questions, essentielles pour la bonne marche des institutions, le retour du 20 août n’a strictement rien apporté.
Un événement construit, pas un événement constaté
Le deuxième argument tient à la manière dont l’information elle-même a émergé. Ce n’est pas une annonce officielle qui a révélé la date du retour, mais un correspondant de presse évoquant des « informations concordantes » puisées « à bonnes sources ». Pendant deux mois et demi, la seule communication officielle sur le sujet s’est résumée à une phrase du ministre de la Communication affirmant que le président était « en vie » et n’avait « pas démissionné » — une déclaration qui, par son caractère minimal, en dit plus sur l’ampleur du doute qu’elle n’était censée dissiper. Un pouvoir qui communique sur l’essentiel n’a normalement pas besoin de confirmer qu’un chef d’État est vivant.
Le choix du moment n’est pas anodin non plus : le retour a été mis en scène pour coïncider avec l’accueil des Lionnes indomptables, fraîchement sacrées championnes d’Afrique féminine. Adosser un retour politiquement sensible à une liesse populaire sportive, largement consensuelle et dépourvue de toute controverse, relève d’une technique de communication classique — utiliser un événement incontestablement positif pour requalifier, par association, un fait qui, seul, aurait suscité davantage d’interrogations que d’enthousiasme.
Ce que le tapage médiatique masque
Le troisième argument, sans doute le plus sérieux, tient à ce que cette séquence médiatique a habilement détourné l’attention. Depuis la révision constitutionnelle de mai 2026, le Cameroun dispose d’un poste de vice-président, créé précisément pour organiser la succession présidentielle. Ce poste, plus de trois mois après son inscription dans la loi fondamentale, reste toujours vacant. C’est cette question-là — celle de la succession d’un chef d’État de 93 ans, réélu en 2025 pour un huitième mandat, à la tête du pays depuis 1982 — qui constitue le véritable enjeu politique camerounais du moment. Elle est autrement plus déterminante pour l’avenir institutionnel du pays que la scène, certes photogénique, d’un cortège présidentiel roulant vers Etoudi.
Un non-événement, en somme, n’est pas un fait qui n’a pas eu lieu — le retour a bel et bien eu lieu. C’est un fait dont l’ampleur médiatique est sans commune mesure avec sa portée réelle sur la marche des affaires publiques. Tant que la vacance du pouvoir n’est ni documentée ni expliquée, tant que le poste de vice-président reste vide, et tant qu’aucune clarté n’est apportée sur l’état de santé du chef de l’État, applaudir un simple retour d’avion comme un événement national relève moins du journalisme que de la chorégraphie politique. Le Cameroun mérite mieux qu’une célébration de la forme quand le fond, lui, continue d’être soigneusement tenu hors champ.
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