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La Chronique Du Bantu

Chronique : un an après Raila Odinga, le Kenya se dispute l’héritage d’un opposant qui savait aussi tendre la main

Le 9 mars 2018, sur les marches de Harambee House, siège de la présidence à Nairobi, Raila Odinga serrait la main d’Uhuru Kenyatta. Quelques semaines plus tôt, le 30 janvier, il s’était fait investir « président du peuple » après avoir boycotté la présidentielle rejouée d’octobre 2017. Cette poignée de main, restée dans l’histoire kenyane sous le nom de « handshake », résume l’homme : un combattant capable de renoncer à l’affrontement quand le pays risquait de s’y perdre. (Anecdote historique, Kenya, 2018.)

Jeudi 15 octobre 2026, des milliers de Kenyans se sont rassemblés au Migwena Cultural Centre de Bondo, dans le comté de Siaya, pour le premier anniversaire de la mort de Raila Odinga, décédé d’une crise cardiaque le 15 octobre 2025 en Inde, à 80 ans. La cérémonie, censée célébrer l’unité, a tourné à la démonstration des divisions de son parti, l’ODM, à dix mois des élections générales d’août 2027.

Bondo, miroir d’un parti fracturé

Les images ont frappé. Des jeunes ont envahi la zone réservée aux personnalités, des pierres ont été lancées, et les services de sécurité ont dû protéger des responsables politiques avec des chaises en plastique, selon le site Mwakilishi. La veuve du défunt, Ida Odinga, a appelé à la retenue et à la réconciliation. Le chef de l’État William Ruto, attendu selon le programme, est resté en tournée dans le North Rift, tandis que le président de l’ODM, Oburu Oginga, frère aîné de Raila, était absent pour raisons médicales.

Deux lignes s’affrontent désormais. D’un côté, la direction de l’ODM soutient la réélection de William Ruto et sa présidente Gladys Wanga affirme que le parti ne présentera pas de candidat à la présidentielle de 2027 ; le ministre de l’Énergie Opiyo Wandayi vante les retombées de cette coopération. De l’autre, le sénateur de Nairobi Edwin Sifuna, qui a lancé sa propre formation, le gouverneur de Siaya James Orengo ou encore Kalonzo Musyoka plaident pour une opposition unie. Un sondage TIFA cité par la presse indique que 74 % des sympathisants de l’ODM se reconnaissent dans le camp de Sifuna.

Un demi-siècle de combats

Pour comprendre ces déchirements, il faut mesurer la place qu’occupait Raila Odinga. Emprisonné dès 1982 après une tentative de coup d’État contre Daniel arap Moi, il passe des années en détention ou en exil. Il contribue au retour du multipartisme en 1991, puis à l’adoption de la Constitution de 2010, l’une des plus progressistes du continent. Candidat malheureux à cinq reprises à la présidentielle, en 1997, 2007, 2013, 2017 et 2022, il n’a jamais occupé la fonction suprême, mais a façonné le jeu politique kenyan plus que bien des présidents.

Sa singularité tient à ce double registre : la rue et la table de négociation. Après le boycott de 2017, la poignée de main de 2018 a désamorcé une crise qui menaçait de dégénérer. En mars 2025, après les manifestations de la génération Z de 2024, il a signé un accord de coopération avec William Ruto et fait entrer des cadres de l’ODM au gouvernement. Ses partisans y voient l’art de la réconciliation ; ses critiques, une série d’alliances qui ont affaibli l’opposition.

L’héritage, enjeu de 2027

C’est précisément cet héritage ambivalent que chacun revendique aujourd’hui. Les partisans du rapprochement avec le pouvoir se réclament du Raila de la main tendue ; les tenants d’une opposition frontale invoquent le Raila des prisons et des boycotts. Entre les deux, l’électorat du Nyanza, autour de Kisumu, reste l’arbitre d’une bataille dont l’issue pèsera lourd en 2027. La famille elle-même se positionne : sa fille Winnie Odinga a annoncé à Bondo sa candidature au siège de sénateur de Nairobi.

Le Kenya garde en mémoire les violences qui ont suivi les scrutins contestés de 2007 et 2017. C’est là que la leçon de Raila Odinga prend tout son sens : il a su durcir le ton quand il jugeait les règles bafouées, mais aussi faire le choix de la paix civile quand le pays vacillait.

Une leçon pour l’Afrique

Au-delà du Kenya, la trajectoire d’Odinga interroge toutes les oppositions africaines : comment rester fidèle à ses convictions sans sacrifier la stabilité, et comment négocier sans se renier ? Un an après sa disparition, la réponse n’appartient plus à l’homme, mais à ceux qui prétendent poursuivre son combat. Le spectacle de Bondo montre que la transmission reste à construire.

Sources : The Rio Times ; Mwakilishi ; allAfrica ; Al Jazeera ; Daily Maverick / ISS.

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