Chronique : en retirant sa liste, Binyam choisit la démocratie plutôt que la victoire à tout prix
« Celui qui est lent à la colère vaut mieux qu’un héros, et celui qui est maître de lui-même, que celui qui prend des villes. » (Proverbes 16:32, traduction Louis Segond 1910)
La liste conduite par Pierre Emmanuel Binyam s’est retirée de la course à la présidence du Mouvement pour la renaissance du Cameroun (MRC), par un communiqué daté du 14 octobre 2026 et rendu public par sa porte-parole, Marie Flore Mboussi, à 72 heures de la 3e convention extraordinaire du parti, prévue ce samedi 17 octobre à Yaoundé. Tiriane Balbine Noah, présidente par intérim depuis les démissions de Maurice Kamto et de Mamadou Mota le 8 septembre, reste seule en lice. Loin d’une fuite, ce retrait mérite d’être lu comme un acte de démocratie et de courage.
Les faits : des conditions posées, puis un retrait annoncé
Rien n’a été improvisé. Dès le 12 octobre, la liste Binyam avait publiquement posé ses conditions : publication du fichier électoral actualisé, report au jour du scrutin de la date limite de paiement des cotisations ou suppression de cette exigence pour voter, comme lors des conventions de 2018 et 2023 selon elle, et prise en charge du transport des délégués du Grand Nord. Elle affirmait alors que moins d’un quart des délégués étaient à jour de leurs cotisations. La direction a publié les listes, proposé de couvrir la moitié des frais de transport et maintenu l’exigence d’une année de cotisation. Réponses jugées insuffisantes par l’équipe Binyam.
Dans un document de six pages, la liste détaille ses griefs contre le fichier des délégués : doublons, notamment dans le Diamaré et à Douala ; communes absentes malgré des preuves de paiement, comme Makari, Kousseri, Fotokol ou Mokolo ; un de ses propres candidats introuvable dans le corps électoral ; et 64 personnes décédées inscrites comme déléguées dans la fédération du Noun. Elle en conclut qu’un président élu sur une telle base serait fragilisé avant même d’entrer en fonction. Surtout, elle s’engage à ne pas contester les résultats, appelle ses partisans au calme et au respect du verdict, et Pierre Emmanuel Binyam doit assister à la convention en simple électeur.
Pourquoi c’est un acte de démocratie
Premier argument : la primauté des règles sur l’ambition. Une élection ne vaut que par la confiance dans le corps électoral. Participer à un scrutin dont on conteste publiquement le fichier, c’est le cautionner ; s’en retirer, c’est rappeler que la procédure compte autant que le résultat. Deuxième argument : le choix de la cohésion. La liste aurait pu aller au vote pour ensuite dénoncer une fraude et ouvrir une crise de légitimité. Elle fait l’inverse : elle s’efface et s’interdit par avance toute contestation. Troisième argument : l’acceptation anticipée du verdict, geste rare dans une vie politique africaine où les lendemains d’élection se jouent trop souvent devant les tribunaux ou dans la rue.
Des précédents, au Cameroun et ailleurs
Le MRC connaît bien ce type de renoncement. À moins de 48 heures de la présidentielle du 7 octobre 2018, Akere Muna annonçait son retrait au profit de Maurice Kamto, au nom d’une coalition de l’opposition ; les autorités avaient refusé d’en tenir compte et son nom était resté sur le bulletin. Aux États-Unis, le 13 décembre 2000, au lendemain de l’arrêt de la Cour suprême Bush v. Gore, Al Gore, pourtant vainqueur du vote populaire, acceptait le caractère définitif du résultat pour préserver l’unité du pays. Au Nigeria, le 31 mars 2015, Goodluck Jonathan appelait Muhammadu Buhari pour reconnaître sa défaite avant même la proclamation officielle, expliquant que l’ambition de personne ne valait le sang d’un Nigérian. Au Kenya enfin, Raila Odinga avait boycotté la présidentielle rejouée d’octobre 2017 faute de réformes électorales, avant de choisir, en mars 2018, la réconciliation avec Uhuru Kenyatta. Dans chaque cas, le renoncement a pesé plus lourd que la victoire à tout prix.
La lecture critique, et ce qu’on peut lui répondre
L’honnêteté oblige à entendre l’autre camp. Coordonnateur de campagne de Tiriane Noah, Mamadou Mota avait accusé dès le 13 octobre la liste Binyam d’organiser « méthodiquement le chaos », jugeant ses exigences contradictoires et coûteuses. D’autres y voient une manière d’esquiver une défaite annoncée. Et il faut le rappeler : les irrégularités du fichier sont des allégations de la liste Binyam, que la direction du parti n’a pas validées, et qui méritent un examen contradictoire. À l’heure où nous écrivons, ni la direction du MRC, ni Tiriane Noah, ni Maurice Kamto n’ont publiquement réagi au retrait, selon les médias consultés.
Mais l’accusation de chaos résiste mal aux actes. Qui veut le désordre conteste les résultats ; la liste Binyam s’engage à les respecter. Qui veut saboter prévient au dernier moment ; elle avait annoncé ses conditions cinq jours avant le vote. Quant à l’argument de la défaite évitée, il ne change rien au fond : un candidat qui craint de perdre aurait tout autant pu jouer le jeu puis crier à la fraude. Choisir de se retirer en exigeant la transparence, c’est accepter de perdre la course pour défendre une règle.
Ce que le MRC a maintenant entre les mains
Le parti, qui avait boycotté les scrutins de 2020 et s’était ainsi privé de la présidentielle de 2025, aborde les législatives et municipales de 2027 avec un impératif : l’unité. Le geste de Pierre Emmanuel Binyam offre à la future direction une occasion de répondre par la transparence : audit public du fichier, intégration des communes exclues, place faite à la minorité. Ce serait la meilleure manière de prouver que, dans ce parti né pour la « renaissance », la maîtrise de soi vaut mieux que la prise des villes.
Sources : Journal du Cameroun ; Camer.be ; StopBlaBlaCam ; Le Bled Parle ; News du Cameroun ; Cameroon Tribune ; Africanews (2018) ; Teaching American History ; Christian Science Monitor ; Daily Maverick / ISS ; Sainte Bible (Proverbes 16:32).
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