Chronique : Kabila à la tête du FRN, la RDC face au retour de l’ancien président par les armes
« Wapiganapo tembo, nyasi huumia » : quand les éléphants se battent, ce sont les herbes qui souffrent. (Proverbe swahili d’Afrique de l’Est et centrale)
Le proverbe, connu de Goma à Bukavu, n’a jamais sonné aussi juste. Depuis l’annonce à Goma, lundi 12 octobre 2026, de la création du Front pour la refondation de la Nation (FRN), dirigé par l’ancien président Joseph Kabila et appelé à remplacer l’alliance AFC/M23, la crise de l’est de la RDC a changé de dimension. Le pouvoir de Félix Tshisekedi accuse son prédécesseur de préparer une offensive généralisée. Entre les deux hommes, ce sont une fois de plus les populations du Kivu qui risquent de payer le prix.
D’une rébellion régionale à un projet national
Le FRN affiche une ambition claire : mettre fin à ce qu’il qualifie de tyrannie « par tous les moyens », y compris la force. En plaçant à sa tête un homme qui a dirigé le pays de 2001 à 2019, le mouvement cherche à se débarrasser de l’étiquette d’un groupe armé perçu comme le relais du Rwanda, pour se présenter en alternative politique nationale. Le symbole est lourd : Joseph Kabila avait permis, en janvier 2019, la première passation de pouvoir par les urnes de l’histoire du pays. Le voici désormais à la tête d’une coalition politico-militaire qui contrôle Goma depuis janvier 2025.
Il faut rappeler que l’ancien chef de l’État a été condamné à mort par contumace l’an dernier par un tribunal militaire congolais, pour trahison et crimes de guerre liés à la rébellion. Ses proches dénoncent une décision politique. En rejoignant ouvertement le mouvement, il assume une rupture que Kinshasa lui reprochait déjà.
Kinshasa durcit le ton… sans fermer Doha
La riposte du gouvernement a été double. Sur le plan politique, le porte-parole Patrick Muyaya a accusé Joseph Kabila d’avoir officialisé une attaque généralisée contre la République. Le ministère de l’Intérieur a suspendu le PPRD, parti de l’ancien président, ainsi qu’une dizaine d’autres formations d’opposition, et la Défense a interdit aux officiers de quitter le territoire. Le dialogue national promis par Félix Tshisekedi exclura, selon Muyaya, ceux qui cherchent le pouvoir par les armes.
Sur le plan diplomatique, en revanche, Kinshasa reste à la table. Le gouvernement estime que le FRN n’est qu’un changement d’habillage, avec les mêmes acteurs, et maintient les pourparlers de Doha, adossés à la résolution 2773 du Conseil de sécurité, ainsi que le processus de Washington avec le Rwanda. De son côté, le FRN affirme reprendre à son compte les engagements pris par l’AFC à Doha. La question est de savoir si ce double discours pourra tenir : négocier la paix avec un mouvement dont on suspend les alliés politiques à Kinshasa.
Un pays déjà à bout de souffle
Ce bras de fer survient alors que la RDC affronte une crise sanitaire d’ampleur historique : l’épidémie d’Ebola liée à la souche Bundibugyo, pour laquelle il n’existe aucun vaccin homologué, a dépassé 9 400 cas et 4 500 décès depuis la mi-mai et touche désormais huit provinces. Toute reprise des combats à grande échelle compliquerait la riposte sanitaire et l’aide humanitaire dans l’est du pays. C’est là que le proverbe swahili prend tout son sens.
Ce qui peut faire basculer la suite
Plusieurs voix appellent à la retenue. L’ancien président de l’Assemblée nationale Vital Kamerhe a exhorté le mouvement à renoncer à la lutte armée au profit du dialogue. Le Rwanda, lui, continue de nier tout soutien au M23. Trois éléments seront décisifs dans les prochaines semaines : la capacité du FRN à rallier des figures politiques hors du Kivu, la tenue effective des engagements de cessez-le-feu discutés à Doha, et l’attitude des parrains internationaux, États-Unis et Qatar en tête. Le débat sur une révision de la Constitution, qui attise déjà les tensions à Kinshasa, pourrait aussi servir de carburant à la contestation. Sans sortie politique, l’affrontement entre les « éléphants » continuera d’écraser l’herbe.
Sources : Al Jazeera ; La Libre Belgique (Belga/AFP) ; AfricaNews RDC ; Radio Okapi ; allAfrica ; African Proverbs, Sayings and Stories (proverbe).
Discover more from Kompas Actu
Subscribe to get the latest posts sent to your email.
