Chronique : le retour des pirates somaliens, un signal d’alarme pour le commerce maritime africain
Saint Augustin rapporte, dans La Cité de Dieu (livre IV, chapitre 4), l’échange entre Alexandre le Grand et un pirate capturé : sommé de s’expliquer, l’homme répondit qu’on le traitait de brigand parce qu’il opérait avec un petit navire, quand l’empereur, avec une flotte entière, se faisait appeler conquérant.
L’anecdote, vieille de seize siècles, rappelle que la piraterie prospère toujours dans les interstices du pouvoir. Au large de la Somalie, ces interstices se sont rouverts. Depuis la fin avril 2026, les détournements ont repris, des marins ont perdu la vie et les autorités du Puntland multiplient les opérations. Un décryptage publié lundi 19 octobre par Al Jazeera montre combien ce retour s’appuie sur des réseaux locaux solides.
Six mois de détournements
Le premier coup d’éclat remonte au 21 avril, avec la prise du pétrolier Honour 25, battant pavillon des Palaos, qui transportait 18 500 barils de carburant vers Mogadiscio. Le 17 août, le cargo Lutuf, sous pavillon camerounais, a à son tour été abordé par huit hommes armés près de Mareeyo, cinquième attaque recensée depuis avril selon Gulf News. Fin septembre, la police maritime du Puntland a libéré le Honour 25 et arrêté seize pirates présumés, mais cinq membres d’équipage ont été tués : selon l’agence APA, ce sont les premiers décès causés par des pirates somaliens depuis plus de dix ans. L’Organisation maritime internationale a confirmé le 2 octobre la libération de trois navires et de 44 marins.
Pourquoi maintenant ?
Les explications convergent. À partir de la fin 2023, les marines internationales se sont recentrées sur la menace des Houthis en mer Rouge, laissant le golfe d’Aden et le bassin somalien moins surveillés. Les experts cités par APA lient aussi la résurgence aux répercussions de la guerre menée contre l’Iran. À terre, la police maritime du Puntland est étirée : elle combat l’organisation État islamique dans les monts Al-Miskad et a perdu des effectifs lors des affrontements de Las Anod en 2023. Le chercheur Jethro Norman, de l’Institut danois des études internationales, souligne que les réseaux claniques peuvent fournir aux groupes pirates financements, équipements, recrues et protection.
Des communautés côtières prises en étau
La réponse sécuritaire a un coût pour les habitants. Fin août, les autorités de Bander Beyla ont interdit aux pêcheurs de prendre la mer, une mesure levée seulement le 1er octobre. Des dizaines de personnes ont été arrêtées, souvent pour avoir ravitaillé en nourriture ou en khat les navires détournés au mouillage, et les boutres qui apportaient des marchandises du Yémen ont cessé de venir. Les pêcheurs disent entendre en permanence le bruit des appareils de surveillance, attribués à la force navale européenne.
Un enjeu pour tout le continent
Pour l’Afrique de l’Est, l’affaire dépasse la Somalie. Les ports de Mombasa, Dar es Salaam ou Djibouti dépendent de routes maritimes sûres, et chaque incident fait grimper les primes d’assurance et les coûts de fret, répercutés in fine sur les consommateurs. La leçon des années 2008-2012 est connue : les patrouilles navales contiennent la menace, mais seules l’économie légale, la pêche sécurisée et des institutions locales crédibles l’éteignent. Sans perspectives pour les jeunes des côtes du Puntland, la mer restera, pour certains, un territoire de prédation. Le pirate d’Augustin avait au moins compris une chose : c’est l’absence d’ordre légitime qui fait la fortune des petits navires.
Sources : Al Jazeera ; APA News ; Gulf News.
Discover more from Kompas Actu
Subscribe to get the latest posts sent to your email.
