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La Chronique Du Bantu

Chronique : 46 milliards de dollars d’eurobonds à rembourser, l’Afrique face au mur de la dette chère

« La dette ne peut pas être remboursée. » — Thomas Sankara, discours devant le sommet de l’Organisation de l’unité africaine, Addis-Abeba, 29 juillet 1987.

Près de quarante ans après cette sortie restée célèbre, la question de la dette revient hanter les capitales africaines. Selon une analyse publiée le 16 octobre 2026 par l’Agence Ecofin, à partir d’un rapport de l’agence danoise de crédit à l’export EIFO, cinq États du continent empruntaient début octobre à plus de 10 % sur leurs obligations en dollars, alors qu’environ 46 milliards de dollars d’eurobonds africains arrivent à échéance entre 2027 et 2030.

Le seuil fatidique des 10 %

Le chiffre n’est pas anodin. Entre 2006 et 2023, seuls deux des quelque 130 eurobonds souverains africains avaient été émis à plus de 10 %. Depuis 2024, on en compte au moins huit : Kenya, Cameroun, Nigeria et Angola une fois chacun, Gabon et Congo deux fois. Or l’histoire récente est un avertissement : le Mozambique, la Zambie, le Ghana et l’Éthiopie ont tous passé entre 9 et 30 mois au-dessus de ce seuil avant de faire défaut.

Le Sénégal illustre la gravité de la situation : son rendement atteignait 20,8 % début octobre, le plus élevé du continent, après l’annonce en septembre d’un traitement de sa dette. L’Égypte, qui pèse à elle seule environ 30 % des remboursements à venir, voit son rendement grimper à 8,75 %, le Kenya à 9,4 %.

Une tempête venue d’ailleurs

Les causes de ce renchérissement sont en grande partie extérieures. Le rendement des bons du Trésor américain à dix ans est passé d’environ 3,9 % avant la guerre au Moyen-Orient à près de 5,3 % en octobre, son plus haut niveau depuis 24 ans. Selon les hypothèses du rapport, chaque point de hausse des taux américains se traduit par 1,5 point supplémentaire pour les emprunteurs africains. Un point de plus pousserait l’Angola, la RDC, le Kenya, l’Égypte et les Seychelles au-delà de la barre des 10 %.

Le choc pétrolier aggrave le tableau pour les importateurs. Entre février et septembre 2026, le prix du diesel a bondi de 112 % après les perturbations du détroit d’Ormuz. La facture pétrolière supplémentaire représente 2,7 % du PIB pour le Maroc, 2,5 % pour le Mozambique, 2 % pour la Zambie et 1,4 % pour le Sénégal. À l’inverse, les producteurs comme le Congo, l’Angola ou le Gabon engrangent des gains, même si les contrats de partage de production et les prêts gagés sur le pétrole en limitent l’effet sur les budgets.

Inégaux face au mur

Tous les pays ne sont pas logés à la même enseigne. L’Afrique du Sud, le Nigeria et le Maroc disposent de réserves de change confortables au regard de leurs échéances. Les pays de la zone BCEAO (Côte d’Ivoire, Sénégal, Bénin) bénéficient d’un coussin commun relativement solide. La situation est bien plus tendue pour la zone BEAC (Gabon, Cameroun, Congo), le Ghana, le Mozambique, et plus encore pour la RDC et la Tunisie. Le Gabon cumule les fragilités : un rendement au-dessus de 10 % et les remboursements les plus lourds rapportés à ses recettes publiques, soit 8,4 % en moyenne entre 2027 et 2030. Libreville a pourtant réussi la semaine dernière à lever 580 millions de dollars sur huit ans, avec un coupon de 9,375 %, selon Reuters.

Croissance résiliente, marges réduites

Le paradoxe est là : le FMI anticipe une croissance de 4,5 % en Afrique subsaharienne en 2026 comme en 2027, mais les intérêts devraient absorber environ 12 % des recettes publiques médianes entre 2025 et 2027. Chaque franc consacré au service de la dette est un franc de moins pour les écoles, les hôpitaux ou les routes. La plupart des échéances devraient être refinancées, mais à un coût qui hypothèque l’avenir.

L’appel de Sankara à un front commun n’a jamais trouvé de traduction concrète. Mais la conjoncture actuelle rappelle une leçon durable : tant que les États africains dépendront de marchés dont les taux se décident à Washington, leur marge de manœuvre restera à la merci des chocs extérieurs. Mobiliser davantage de recettes fiscales, développer les marchés financiers régionaux et obtenir des mécanismes de restructuration plus rapides apparaissent comme les chantiers prioritaires des années à venir.

Sources : Agence Ecofin ; CNBC Africa (Reuters) ; Modern Ghana ; Burkina24 (discours de Thomas Sankara).

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