Kompas Actu

Votre boussole d'info — Afrique, économie, logistique et politique internationale

Kompas Actu

Votre boussole d'info — Afrique, économie, logistique et politique internationale

La Chronique Du Bantu

Chronique : 23 872 morts en un an, l’Afrique face à la marée jihadiste que les armes seules n’arrêtent pas

« Heureux ceux qui procurent la paix, car ils seront appelés fils de Dieu ! » (Matthieu 5:9, traduction Louis Segond). Rarement cette béatitude a sonné aussi juste qu’en cette semaine où, une fois encore, la paix a reculé sur les rives du lac Tchad.

Dans la nuit du 13 au 14 octobre 2026, des combattants présumés de l’État islamique en Afrique de l’Ouest (Iswap) ont submergé une base militaire à Mairari, dans l’État de Borno, au Nigeria, tuant au moins une vingtaine de soldats et de miliciens selon l’AFP. Un drame de plus, qui s’inscrit dans une tendance désormais documentée : jamais les groupes islamistes armés n’ont fait autant de victimes sur le continent.

Un record qui ne fait pas la une

Selon le Centre d’études stratégiques de l’Afrique (Africa Center for Strategic Studies), dont l’étude a été publiée en août, 23 872 personnes ont été tuées en douze mois dans des violences liées aux groupes islamistes militants en Afrique. C’est un record absolu, en hausse de 77 % par rapport à 2021 (13 507 morts) et près de 150 % de plus qu’en 2017. Pour la quatrième année consécutive, le seuil des 20 000 morts est dépassé. Sur dix ans, le bilan avoisine 166 000 victimes.

La géographie de cette violence est concentrée : le Sahel concentre à lui seul 42 % des décès (9 928 morts), devant la Somalie et le bassin du lac Tchad, qui pèsent chacun environ 28 %. Ces trois théâtres totalisent 92 % des morts de la décennie.

Le lac Tchad, nouvel épicentre

L’attaque de Mairari n’a rien d’un accident. Dans le bassin du lac Tchad, les décès ont bondi de 60 % en un an, passant de 4 153 à 6 643, portés par une hausse de 92 % des morts au combat, selon le même centre. La semaine précédente, une autre attaque de l’Iswap contre un poste militaire à Kukawa avait déjà fait une vingtaine de morts parmi les assaillants et les soldats. L’AFP relève que le Nigeria traverse sa période la plus violente depuis près de trois décennies : selon l’organisation Acled, le deuxième trimestre 2026 a été le plus meurtrier depuis le début de ses relevés en 1997.

Le Mozambique n’est pas épargné : dans le Cabo Delgado, les décès liés aux insurgés ont augmenté de 58 % après le départ des forces de la SADC en 2024, signe que les retraits de troupes laissent souvent un vide aussitôt comblé.

Drones et frappes aériennes : une guerre qui change de visage

Autre enseignement majeur : la nature des combats évolue. Les morts dues à la violence « à distance », essentiellement des frappes aériennes avec un usage croissant de drones, ont augmenté de 42 %, de 4 221 à 5 980. En Somalie, elles représentent désormais environ 40 % des décès. Cette militarisation par les airs, adoptée par les États comme par certains groupes armés, accroît les risques pour les civils et complique la distinction entre combattants et populations.

Ce que ces chiffres disent de nos stratégies

Ces données posent une question dérangeante : après plus de quinze ans d’insurrection au Nigeria et une décennie de crise au Sahel, la réponse essentiellement militaire a montré ses limites. Les coups d’État au Mali, au Burkina Faso et au Niger se sont justifiés par la promesse de restaurer la sécurité ; le Sahel reste pourtant la région la plus meurtrière du continent. La rupture avec les partenaires occidentaux et le recours à de nouveaux alliés n’ont pas inversé la courbe, et Amnesty International vient encore de documenter des abus contre des civils au Mali.

Les groupes jihadistes prospèrent là où l’État est absent ou perçu comme injuste : zones rurales sans services publics, conflits fonciers non réglés, jeunesse sans perspectives, exactions des forces de sécurité qui alimentent le recrutement. Les « artisans de paix » dont parle l’Évangile ne sont pas seulement des soldats : ce sont aussi des enseignants, des juges, des agents de santé et des médiateurs communautaires capables de reconstruire la confiance.

Tant que le continent mesurera ses progrès au nombre de terroristes « neutralisés » plutôt qu’au nombre d’écoles rouvertes et de villages réhabités, il est à craindre que le prochain rapport annuel batte un nouveau record.

Sources : Africa Center for Strategic Studies ; AFP via Arab News ; Reuters via WHBL ; Document News ; allAfrica (Amnesty, Mali) ; Matthieu 5:9, Louis Segond.


Discover more from Kompas Actu

Subscribe to get the latest posts sent to your email.

Laisser un commentaire

Votre adresse courriel ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Discover more from Kompas Actu

Subscribe now to keep reading and get access to the full archive.

Continue reading