Chronique : Thomas Sankara, 39 ans après, l’intégrité comme héritage et comme exigence
Au milieu des années 1980, à Ouagadougou, un jeune chef d’État fit vendre aux enchères les berlines de luxe allemandes qui transportaient l’élite au pouvoir, et les remplaça par la modeste Renault 5, alors la voiture la moins chère du pays. Il réduisit les salaires des ministres, supprima les billets d’avion en première classe, se rendait au bureau à vélo et refusait la climatisation tant que le Burkinabè moyen n’y avait pas accès. Ce chef d’État s’appelait Thomas Sankara (anecdote rapportée par le site officiel consacré à sa mémoire, thomassankara.net).
Ce jeudi 15 octobre 2026 marque le 39e anniversaire de son assassinat, le 15 octobre 1987, au siège du Conseil de l’Entente à Ouagadougou, avec douze de ses compagnons. Président du Burkina Faso de 1983 à 1987, il demeure l’une des figures les plus célébrées du continent. Mais entre la ferveur des hommages et la réalité des pratiques politiques, l’écart reste béant.
Quatre ans qui ont marqué un siècle
Arrivé au pouvoir le 4 août 1983, le capitaine Sankara rebaptise un an plus tard la Haute-Volta « Burkina Faso », le pays des hommes intègres. En quatre ans, son gouvernement mène une campagne de vaccination qui touche environ deux millions de personnes, fait planter quelque dix millions d’arbres pour lutter contre la désertification, interdit l’excision, les mariages forcés et la polygamie, et nomme des femmes à des postes de haut niveau. Sur la scène internationale, il appelle les pays africains à s’unir pour refuser le remboursement de la dette extérieure. Sa veuve, Mariam Sankara, résume l’homme d’un mot : ce qui reste de lui, avant tout, c’est son intégrité.
Justice rendue, mémoire officialisée
Il aura fallu 34 ans pour qu’un procès s’ouvre. Le 6 avril 2022, le tribunal militaire de Ouagadougou a condamné par contumace à la prison à perpétuité Blaise Compaoré, son ancien frère d’armes devenu son successeur, ainsi que Hyacinthe Kafando, soupçonné d’avoir dirigé le commando, et le général Gilbert Diendéré. Proclamé « héros de la nation » en 2023, Sankara repose depuis 2025 dans un mémorial érigé sur le lieu même de sa mort, qui a déjà accueilli plus de 180 000 visiteurs selon le gouvernement burkinabè.
Le capitaine Ibrahim Traoré, chef de la transition, a fait de cette mémoire un pilier de son discours. Depuis le 15 octobre 2025, un hommage militaire est organisé chaque premier jeudi du mois à 15 h 15, en référence à la date du drame. Un vaste complexe mémorial, estimé à 117 milliards de francs CFA, doit voir ses travaux démarrer en janvier 2027, financé en partie par une campagne de contribution citoyenne baptisée « Ma brique pour Sankara ».
Une icône pour une jeunesse qui ne l’a pas connu
L’aura de Sankara dépasse largement les frontières burkinabè. Interrogés par Afrik.com, de jeunes Béninois nés bien après sa mort le décrivent comme un grand Africain et estiment que le continent aurait besoin de centaines de dirigeants de sa trempe. Près de quatre décennies après sa disparition, son nom reste une référence constante dans le débat public africain, invoqué aussi bien par des militants de la société civile que par des responsables au pouvoir.
Le vrai test : la Renault 5 plutôt que la statue
C’est ici que la commémoration devient exigence. Honorer Sankara par des statues, des cérémonies et des complexes mémoriaux est légitime. Mais son héritage le plus subversif tient moins à l’uniforme et au béret qu’à la sobriété du pouvoir : des dirigeants qui roulent dans la voiture du peuple, rendent des comptes et acceptent la critique. À l’heure où de nombreux régimes du continent, civils comme militaires, se réclament de lui tout en ajournant les élections, en restreignant la presse ou en multipliant les privilèges, la question mérite d’être posée sans détour.
Trente-neuf ans après le 15 octobre 1987, le meilleur hommage à rendre au « capitaine » n’est peut-être pas de lui bâtir un monument de plus, mais de mesurer chaque gouvernant africain à l’aune de la Renault 5 : celle d’un pouvoir qui se veut au service, et non au-dessus, de ceux qu’il gouverne.
Sources : Thomassankara.net ; Afrik.com ; allAfrica (revue de presse du 15 octobre 2026) ; Wikipedia ; Sidwaya.
Discover more from Kompas Actu
Subscribe to get the latest posts sent to your email.
