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La Chronique Du Bantu

Chronique : Éthiopie-Érythrée, la Corne de l’Afrique au bord d’une nouvelle guerre

« Quand deux éléphants se battent, c’est l’herbe qui souffre. » (Proverbe swahili, Afrique de l’Est : « Ndovu wawili wakisongana, ziumiazo ni nyika ».)

Dans la Corne de l’Afrique, l’herbe, ce sont d’abord les civils du Tigré. En quelques semaines, entre fin septembre et la mi-octobre 2026, l’Éthiopie et l’Érythrée sont passées de la méfiance à la rupture diplomatique, puis au face-à-face militaire : les troupes fédérales éthiopiennes ont repris Mekele, Aksoum et la ville frontalière de Zalambessa, et chaque capitale accuse désormais l’autre d’agression devant le Conseil de sécurité de l’ONU.

Trois semaines d’escalade

La séquence a été rapide. Fin septembre, les combats ont repris au Tigré entre l’armée fédérale et des forces rebelles emmenées par le Front de libération du peuple du Tigré (TPLF). Le 1er octobre, Addis-Abeba a fermé son ambassade à Asmara et expulsé dix diplomates érythréens ; l’Érythrée a répliqué en rompant ses relations, rapporte Al Jazeera. Le 3 octobre, l’armée et une milice pro-gouvernementale sont entrées sans combat à Mekele, la capitale régionale, selon l’AFP.

Le 9 octobre, dans une lettre au Conseil de sécurité, le chef de la diplomatie éthiopienne a désigné l’Érythrée comme l’agresseur. Le lendemain, son homologue érythréen Osman Saleh a qualifié ces accusations de déclaration de guerre et réclamé des mesures contraignantes, selon Reuters. Le 13 octobre, les troupes éthiopiennes atteignaient Zalambessa, à la frontière, et le Conseil se réunissait à huis clos. Le 15, elles entraient à Aksoum.

Assab, l’obsession maritime

Derrière l’affrontement, il y a une question que l’Éthiopie n’a jamais digérée : la perte de son accès à la mer en 1993, avec l’indépendance de l’Érythrée et du port d’Assab. Avec plus de cent millions d’habitants, l’Éthiopie est l’un des pays enclavés les plus peuplés du monde. Depuis 2023, Abiy Ahmed présente cet accès comme une question existentielle. En prêtant serment pour un nouveau mandat, le 5 octobre, il a de nouveau promis devant le Parlement d’obtenir un débouché sur la mer, rapporte Semafor.

La réponse régionale a été immédiate. Juste avant ce discours, l’Érythrée, l’Égypte, la Somalie et le Soudan ont affirmé que la sécurité de la mer Rouge relève des seuls États riverains. Addis-Abeba accuse Le Caire et Khartoum de soutenir les rebelles, ce qu’ils démentent. En toile de fond plane le contentieux sur le Grand barrage de la Renaissance, qui oppose depuis des années l’Éthiopie à l’Égypte.

D’alliés à ennemis

L’histoire récente rend la situation plus amère encore. En 2018, Abiy Ahmed et Isaias Afwerki avaient signé une paix historique après la guerre de 1998-2000, qui valut au Premier ministre éthiopien le prix Nobel de la paix. De 2020 à 2022, les deux régimes avaient fait cause commune contre le TPLF, dans une guerre qui a fait au moins 600 000 morts selon l’AFP. Après l’accord de Pretoria, conclu en 2022 sous l’égide de l’Union africaine, les relations entre Addis-Abeba et Asmara se sont progressivement dégradées.

Aujourd’hui, l’Éthiopie affirme que des soldats érythréens se sont avancés jusqu’à 60 kilomètres à l’intérieur du Tigré, ce qu’Asmara dément. Une source sécuritaire étrangère citée par l’AFP estime entre 5 000 et 8 000 le nombre de militaires érythréens présents dans la région. L’analyste Martin Plaut résumait dès le 2 octobre, sur Al Jazeera, qu’il suffirait « d’une étincelle » pour provoquer un embrasement.

Trois scénarios et une diplomatie impuissante

Le site spécialisé The New Humanitarian esquisse trois issues possibles : l’armée éthiopienne franchit la frontière, Addis-Abeba cherche à renverser le régime d’Isaias Afwerki, ou l’avancée s’arrête à la ligne de démarcation. Le chercheur norvégien Kjetil Tronvoll, cité par l’AFP, craint que le Premier ministre éthiopien ne s’arrête pas à la frontière. Le 14 octobre, le secrétaire d’État américain Marco Rubio a appelé Abiy Ahmed à la désescalade.

L’Union africaine, garante de l’accord de Pretoria, semble pour l’instant sans prise sur les événements, et le Conseil de sécurité se contente de réunions à huis clos. Or une guerre ouverte entre deux États, dans une région déjà dévastée par le conflit soudanais, aurait des effets en chaîne sur les déplacements de population, la sécurité alimentaire et le trafic en mer Rouge. Comme le dit le proverbe, ce ne sont pas les éléphants qui paieront le prix le plus lourd.

Sources : Al Jazeera (2 octobre) ; Al Jazeera (15 octobre) ; Reuters via The Star ; AFP via La Libre ; The New Arab / Reuters ; Semafor ; The New Humanitarian ; Boston University, African Studies Center (proverbe).

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