Féminicides, infanticides, masculinicides : le vrai visage de la violence au Cameroun
Huit femmes tuées en huit jours au mois d’août. Plus de soixante depuis janvier. Deux cent cinquante-quatre en quatre ans. Les chiffres qui circulent au Cameroun depuis quelques semaines donnent le vertige, et à juste titre. Le meurtre de Créscence Merline, enseignante de 44 ans poignardée le 25 août dans un hôtel du quartier Fouda à Yaoundé par un homme rencontré en ligne, a servi de détonateur à une indignation nationale. Une semaine plus tôt, Modestine T., 32 ans, mourait sous les coups de son époux au marché Logpom à Douala. Quelques jours avant elle, Blandine Diane, enceinte de trois mois, était tuée par son compagnon au marché Mokolo à Yaoundé. Ces trois destins brisés ne sont que la pointe visible d’un phénomène que la société civile qualifie, à raison, d’épidémie.
Face à cette hécatombe, un slogan s’est imposé dans la rue et sur les réseaux sociaux : « Stop aux féminicides ». Il est porté par une colère légitime. Mais La Chronique du Bantu, qui n’a jamais eu pour habitude de suivre le confort des évidences, veut poser ici une question dérangeante : ce slogan, aussi sincère soit-il, désigne-t-il vraiment la bonne cible ? Ou déplace-t-il, sans le vouloir, un problème plus vaste que le seul rapport entre les hommes et les femmes ?
Ce que les féminicides ne disent pas seuls
Regardons d’abord ce que la même actualité, celle des dernières semaines, nous apprend d’autre. Le 8 mars 2026 à Nkongsamba, le gardien de la paix Mathurin Bengono rentrait d’une nuit de service lorsqu’une dispute conjugale liée à des soupçons d’infidélité a dégénéré : son épouse l’a mortellement poignardé sous les yeux de leurs deux enfants. Un mois plus tard, à Bafoussam, un autre homme mourait poignardé par sa femme au terme d’une altercation domestique, au quartier Auberge du lac. La presse locale a forgé, pour ces affaires, un mot presque gêné : « masculinicide ». Un terme rare, sous-documenté, parce que le phénomène est statistiquement minoritaire face aux féminicides. Mais un terme qui existe, parce que la réalité qu’il désigne existe aussi.
Et puis il y a les enfants, grands oubliés du débat public alors qu’ils payent le tribut le plus lourd de cette violence généralisée. Le 16 février 2026 à Nkolbisson, une mère prénommée Kévine, persuadée que son mari lui était infidèle, a empoisonné ses trois enfants de 1, 4 et 6 ans avant de se donner la mort. Le 18 mars, la petite Divine Mbarga Atangana, 11 ans, disparaissait à Nkoabang après une remontrance de ses grands-parents ; son corps sera retrouvé sans vie dans un bâtiment en chantier, après des sévices abominables. Un an plus tôt, le 10 mai 2025, le petit Mathys, 6 ans, était poignardé à mort au quartier Ngoa-Ekelle à Yaoundé par un certain Dagobert Nwafo. Trois enfants, trois familles décimées, trois auteurs différents : une mère, des inconnus, un homme seul.
Un dénominateur commun, et ce n’est pas le sexe
Que voit-on quand on met ces huit affaires côte à côte, plutôt que de ne regarder que celles qui confirment une grille de lecture déjà écrite ? On ne voit pas une guerre des sexes. On voit un couteau de cuisine, une fois de plus, comme arme la plus disponible dans un foyer. On voit des disputes domestiques qui, ailleurs, se règlent par une séparation ou une médiation familiale, et qui ici basculent dans l’irréparable faute de tout mécanisme d’alerte ou d’accompagnement psychologique accessible. On voit une justice qui peine à dissuader : le mari de l’enseignante Diane Yangwo, morte sous les coups en 2023, n’a écopé en 2025 que de cinq ans de prison avec sursis, une peine vécue par l’opinion comme une prime à l’impunité. On voit, enfin, une détresse psychologique et sociale que rien n’accompagne, ni pour les femmes qui voudraient fuir un conjoint violent, ni pour les hommes rongés par la jalousie ou l’humiliation, ni pour les mères isolées au bord de la rupture.
Il faut le dire avec honnêteté : les chiffres ne sont pas symétriques, et aucune analyse sérieuse ne peut prétendre le contraire. Les femmes camerounaises meurent de cette violence dans des proportions sans commune mesure avec les hommes ; les statistiques gouvernementales elles-mêmes le confirment, avec une progression continue depuis 2023. C’est précisément parce que les femmes et les enfants sont les premières victimes de ce fléau qu’il serait dangereux de le réduire à un duel entre les sexes. Un duel a deux camps retranchés. Or ce que ces affaires dessinent, c’est un seul et même mal : une société où le foyer, censé être un refuge, est devenu pour beaucoup de femmes, d’enfants, et parfois d’hommes, l’endroit le plus dangereux du pays.
Le risque des slogans qui cloisonnent
« Stop aux féminicides », « Stop aux infanticides » : ces slogans, en isolant chaque catégorie de victimes, en viennent paradoxalement à fragmenter la réponse qu’exige pourtant une cause commune. Ils invitent à chercher un coupable générique, l’homme camerounais en tant que tel, plutôt qu’à interroger ce qui, structurellement, permet à la violence domestique de prospérer : l’absence d’une loi spécifique malgré un projet en gestation depuis 2023, la faiblesse des dispositifs d’accompagnement psychologique dans les foyers en crise, la lenteur judiciaire, l’accès non régulé aux armes blanches, et une culture du silence qui protège l’agresseur, quel que soit son sexe, bien plus que la victime.
La Chronique du Bantu ne conteste ni la gravité ni la réalité des féminicides, qui restent, de loin, la manifestation la plus massive de cette crise. Mais elle appelle à un sursaut de lucidité collective. Le bon slogan, celui qui rassemblerait plutôt que de fracturer un peu plus une société déjà tendue, ce n’est pas celui qui découpe les victimes par catégorie. C’est celui qui nomme la racine : « Stop à toutes les formes de violences au Cameroun ». Contre les femmes tuées par leurs conjoints. Contre les enfants sacrifiés par désespoir ou par barbarie. Contre les hommes emportés, eux aussi, par une colère domestique devenue fatale. Un même Cameroun, une même urgence, une seule réponse possible : reconstruire, foyer après foyer, ce que des décennies de silence institutionnel ont laissé se déliter.
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